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À propos de la polémique de Soufrière 1976...

Rappel des faits et point de vue personnel sur les événements qui ont marqué la Guadeloupe et la communauté volcanologique.



Introduction

Devant la grande confusion qui règne parfois dans les esprits à propos de cette période mouvementée, et devant l'absence quasi totale de documents synthétiques, il m'a paru important de retracer dans un ordre chronologique certains faits a priori indiscutables, publiés dans la presse et dans les différents rapports officiels rendus publics, et de rappeler aussi les personnes impliquées et leurs fonctions respectives à l'époque. Les observations purement "volcanologiques" faites par le Laboratoire de Physique du Globe sont résumées dans les rapports de l'IPGP ou ceux de la Smithsonian. Je reproduis ensuite une série d'échanges entre personnalités scientifiques, publiés sous forme de lettres à l'éditeur du Journal of Volcanological and Geothermal Research, de 1978 à 1980. Puis je donne mon analyse des arguments scientifiques à la lumière de trente années de recul et d'avancées de la connaissance en volcanologie, et enfin un avis personnel sur cette affaire.

AVERTISSEMENT: toutes les informations et opinions présentées sur cette page n'engagent que l'auteur de cette page personnelle, et en aucun cas l'Institut de Physique du Globe de Paris.

F. Beauducel, août 2006
(mise à jour octobre 2012)



Ce signe permet d'écouter un enregistrement sonore (format MP3, nécessite l'installation d'un lecteur approprié), extraits en grande partie rediffusés sur Radio-Jumbo lors d'une émission spéciale le 4 septembre 1976.

Cette icône signale un lien direct vers les journaux télévisés de l'époque (20h Antenne 2 ou tf1), archivés sur le site de l'Institut National de l'Audiovisuel (rubrique "journal de votre naissance").



Rappel des faits

1962: Michel FEUILLARD, aide-physicien à l'Institut de Physique du Globe de Paris (IPG), est nommé directeur du Laboratoire de Physique du Globe à Saint-Claude.

1972: Rapport de Georges JOBERT, directeur de l'IPG, et Haroun TAZIEFF, Directeur de Recherche CNRS au Commissariat à l'Énergie Atomique (CEA), envoyé à l'attention de l'Institut National d'Astronomie et Géophysique (INAG). Ce rapport présente un programme scientifique détaillé et les moyens associés nécessaires pour assurer la mission de l'IPG en matière de surveillance volcanologique. Outre les demandes d'équipements (méthodes géophysiques et géochimie) et de fonctionnement de l'observatoire (aménagements, recrutement de chercheurs et techniciens, formation du personnel aux éruptions sur d'autres volcans), le programme propose de créer un nouveau service de volcanologie à l'IPG.

1973: Haroun TAZIEFF est nommé chef du Service de Volcanologie de l'IPG, dont le programme a été accepté et en majorité financé par l'INAG.

Juillet 1975: Détection des premiers signes sur la Soufrière, par le réseau de sismographes du Laboratoire de Physique du Globe.

13 novembre 1975: Après 4 mois de sismicité anormale en augmentation, Michel FEUILLARD alerte la Préfecture et la Sécurité Civile qui lance alors l'étude d'un nouveau plan ORSEC "éruption".

31 décembre 1975: Deux séismes d'origine volcanique sont ressentis par la population.

10 janvier 1976: Les premiers éléments d'un plan ORSEC sont transmis pour avis au Préfet de Guadeloupe, Jean-Claude AUROUSSEAU. Le plan sera transmis sous le timbre Secret aux différents services le 4 février 1976 pour avis et observations.

18 février 1976: Au matin, des habitants de Saint-Claude auraient aperçu des gendarmes casernés de Bonne-Terre prêts à quitter les lieux avec armes et bagages en raison d'un début de «panique» dans leurs rangs [Lepointe, 1999].

25 mars 1976: À la suite de séismes fortement ressentis dans la nuit, le Préfet alerte le gouvernement sur l'aggravation de la crise. Le lendemain, France-Antilles publie pour la première fois un petit encart titrant « La Souffrière s'agite... » [sic, NDR: la faute d'orthographe est reproduite]. L'article précisait « il s'agit non point des mouvements sismiques habituels, mais d'une activité à faible profondeur, susceptible de provoquer certaines manifestations de surface telles que: fractures du sol, émission de cendres et de vapeurs ».

29 mars 1976: Le Préfet diffuse le plan ORSEC qui est approuvé par les maires et conseillers généraux. Le Secrétaire d'Etat aux DOM-TOM, Olivier STIRN, demande à l'IPG d'envoyer Haroun TAZIEFF sur place. France-Antilles publie en première page « La Soufrière, rien de grave dans l'immédiat... mais il faut rester attentif à l'évolution sismique » et ajoute qu'on disposerait de 72 heures pour évacuer selon un plan Orsec maintenant au point.

30 mars 1976: Haroun TAZIEFF arrive en Guadeloupe et fait le point avec les élus les jours suivants. Il tient ses premiers propos apaisants : il n'est pas sûr, selon lui, que la crise sismique débouche sur des manifestations de surface et même dans ce cas, une issue cataclysmale serait peu probable. Il demande cependant le renforcement des moyens humains et matériels du Laboratoire. Haroun TAZIEFF publie ensuite dans le magazine scientifique La Recherche [n° 66, avril 1976], un long article intitulé « Les prévisions volcanologiques », dans lequel il dénonce les moyens totalement insufisants pour la surveillance des volcans français, qui ne serviraient qu'à donner bonne conscience aux autorités. À propos du laboratoire de la Guadeloupe, il dit que leurs bâtiments sont insuffisants, que« l'équipement instrumental se réduit à un réseau de sismographes, leur équipement « cérébral » à un aide physicien de l'IPG, entouré de 2 ou 3 techniciens mais intellectuellement tout à fait isolé. » Il affirme que cette équipe, n'ayant aucune expérience des éruptions, sera totalement incapable de donner un avis aux autorités responsables en cas de réveil de la Soufrière. Il conclut qu'il est inutile d'entretenir des observatoires sur les volcans assoupis comme la Soufrière ou la Montagne Pelée; il faut au contraire mettre tous les moyens dans des études pluridiscplinaires, menées par des « volcanologues authentiques et expérimentés » sur les volcans en activité subpermanente.

1er au 12 avril 1976: Mise en place des dispositifs spécifiques de sécurité dans toutes les communes du Sud Basse-Terre, avec les élus et chaque commission communale de sécurité.

23 avril 1976: Conférence organisée par la préfecture sur le thème "Les volcans et la Soufrière", au cours de laquelle le plan ORSEC est présenté à la population. Michel FEUILLARD déclare que « la situation est sérieuse mais pas critique; en raison de la périodicité des grandes secousses enregistrées depuis le mois de janvier, rien de grave ne peut se passer avant 4 mois. Il faut attendre le mois d'août pour savoir si l'on assistera à l'accalmie ou à l'aggravation du phénomène » [Le Figaro, 27 avril 1976].

30 avril 1976: Visite d'Olivier STIRN en Guadeloupe, avec une mission de la Sécurité Civile qui complète et approuve le plan ORSEC. Dépôt des plans particuliers à la Sécurité Civile. À Paris, il est demandé au BRGM d'effectuer une étude géologique du volcan la Soufrière.

22 mai 1976: Visite en Guadeloupe du Président de la République Valéry GISCARD D'ESTAING, qui survole la Soufrière. Le Président indique au Préfet que « la sauvegarde des vies humaines devra à tout prix commander l'action ».

8 juillet 1976: À 8h55, première explosion phréatique sur la Soufrière, qui plonge Saint-Claude dans l'obscurité pendant 20 minutes (nuage et retombées de cendres). Panique de la population qui quitte la zone spontanément. Les autorités mettent en place une régulation de la circulation, et entre 9h et 11h, près de 25.000 personnes quittent ainsi Basse-Terre pour la Grande-Terre. Le diagnostique établi dans la journée par Michel FEUILLARD qui se rend sur le terrain est plutôt rassurant : l'éruption, quoi que plus importante que celle de 1956, semble de nature phréatique et ne semble pas présenter de danger grave dans l'immédiat. Le Préfet ne juge pas utile de déclencher l'alerte n°1 du plan ORSEC, mais décide l'évacuation des établissements hospitaliers de Saint-Claude (1400 malades), puis, par mesure de sécurité, l'évacuation des établissements hospitaliers de Basse-Terre et des détenus de la Maison d'Arrêt, du 9 au 10 juillet 1976.

  

10 juillet 1976: Déclaration du Préfet demandant à la population active de reprendre ses occupations dans la région de Basse-Terre.

13 juillet 1976: Arrivée de la mission scientifique d'Haroun TAZIEFF accompagné de son équipe de spécialistes des gaz (François LE GUERN et Patrick ALLARD de l'IPG, Danielle DAJLEVIC et Jean-Loup ROUYER du CEA, Rose-Marie CHEVRIER du CNAM), de Robert BROUSSE (pétrographie des roches volcaniques, Université Paris Orsay), Guy AUBERT (Directeur Adjoint de l'INAG), Georges JOBERT (Directeur de l'IPG), Bernard BERT (électronicien à l'IPG). Également présente une équipe du BRGM avec Denis WESTERCAMP qui apporte les résultats préliminaires de l'étude géologique commandée en avril. Le premier diagnostic d'Haroun TAZIEFF est rassurant : l'éruption du 8 juillet a été vingt fois plus forte qu'en 1956 et il peut s'en produire d'autres. Toutefois, on n'a pas constaté pour le moment la présence de magma frais et l'éruption ne peut prendre un tour catastrophique sans être précédée de signes prémonitoires. Haroun TAZIEFF s'appuie entre autre sur l'étude de Denis WESTERCAMP pour avancer que les éruptions à nuées ardentes (type péléen) sont extrêmement peu probables à la Soufrière. Ce point est toutefois contesté par d'autres membres de l'équipe.

 

16 juillet 1976: Ascension de la Soufrière par Olivier STIRN et Jean-Claude AUROUSSEAU accompagnés notamment d'Haroun TAZIEFF et de Robert BROUSSE. Ces derniers, au terme de cette reconnaissance, renouvellent leur diagnostic selon lequel ils considèrent que la Soufrière ne constitue plus un danger pour la population. Olivier STIRN tiendra alors une séance de travail au Conseil Général et demandera aux réfugiés de regagner leur domicile et de reprendre un vie normale. Tous les dispositifs de sécurité et d'études scientifiques seront cependant maintenus voire renforcés.

17 juillet 1976: Retour à Paris d'Haroun TAZIEFF, qui déclarera « ce qui se passe actuellement à la Soufrière, ce sont des éruptions phréatiques, très impressionnantes d'accord mais on ne doit pas s'en alarmer [...] vous verrez peut-être des choses aussi effrayantes que celles du 8 juillet, peut-être pire [...] ne vous affolez pas. » Une partie de son équipe de géochimie reste sur place pour effectuer, tous les jours, des analyses de gaz sur le volcan. Il fait aussi appel à des scientifiques américains du Laboratoire de Los Alamos pour installer des stations de mesure des déformations du volcan [ndlr: terme franglais utilisé à l'époque : "tiltmétrie", aujourd'hui, on parle d'inclinométrie]. Un laboratoire de repli est organisé au Fort Saint-Charles.

23 juillet 1976: À la suite de sa mission, Haroun TAZIEFF, dans une lettre adressée aux autorités, affirme « qu'à brève échéance, la situation est rassurante » mais il ajoute « qu'à échéance plus éloignée, les divers risques volcaniques que l'on peut redouter à la Guadeloupe doivent être pris en sérieuse considération. » Haroun TAZIEFF écrira son rapport pour l'IPG et les autorités locales (rapport publié dans [Le Guern et al., 1980] reproduit ci-dessous, et dont on retrouve les arguments développés dans un article de [Paris Match, n°1418, 31 juillet 1976], puis [Le Monde, 6 octobre 1976]) :

24 au 28 juillet 1976: Plusieurs explosions avec retombées de cendres à Saint-Claude et Matouba. Nombreux séismes ressentis par les habitants. Des familles quittent Matouba. Quelques membres de l'équipe partent retrouver Haroun TAZIEFF pour une mission prévue de longue date en Équateur. Seule Rose-Marie CHEVRIER reste sur place et doit, à la moindre alerte, aviser directement Haroun TAZIEFF, où qu'il soit. Elle sera rejointe rapidement par Geneviève CHUITON, chimiste au CEA.

29 juillet 1976: Haroun TAZIEFF adresse une lettre au Préfet avec copie au Secrétaire d'Etat aux DOM-TOM, où il indique « Je m'absente pendant plusieurs jours en Équateur. Faites venir d'urgence le Dr John TOMBLIN, directeur du Seismic Research Unit à Trinidad, meilleur spécialiste du volcanisme de l'Arc Caraïbe. [...] Je vous rappelle pour terminer qu'en cas d'aggravation du phénomène, le délai minimum dont vous disposeriez entre les premiers phénomènes indubitablement magmatiques et une issue qui peut être cataclysmale, est de 2' heures à quelques jours. » **

3 août 1976: John TOMBLIN répond à l'appel du Préfet et arrive en Guadeloupe. Il ne cache pas son inquiétude : depuis vingt ans qu'il étudie les volcans de la Caraïbe, il n'a jamais constaté de crise sismique aussi forte. Selon lui, l'activité sismique soutenue correspond à une tentative de remontée du magma et il conseille la plus grande prudence. Il indique enfin que le volcan de la Soufrière lui paraît du même type que la Montagne Pelée et capable, en puissance, des mêmes excès.

8 août 1976: Claude ALLÈGRE est nommé Directeur de l'IPG.

9 août 1976: Explosion au sommet du volcan avec un gros nuage qui entraîne des retombées de cendres sur les hauts de Saint-Claude, Baillif et Vieux-Habitants. On constate le lendemain de nombreuses coulées de boue dans la Matylis et que des blocs de plus de 100 kg ont été projetés aux alentours du volcan. Les populations de Matouba et Papaye quittent spontanément leurs maisons pour se réfugier dans les centres d'accueils de Saint-Claude et Basse-Terre.

10 août 1976: Rapport de John TOMBLIN adressé au Préfet, dans lequel il écrit que « la probabilité qu'une éruption de magma à la surface fasse suite à une crise sismique est de l'ordre de une sur quatre, et que la probabilité que cette éruption magmatique, une fois commencée, soit grande et destructrice, est de l'ordre de une sur deux. Dans le cas particulier de la Soufrière, le grand nombre de séismes indique une probabilité plus élevée que l'éruption éventuelle, si elle éclate, soit grande. » Arrivée de René-Xavier FAIVRE-PIERRET, chercheur au CEA, en renforcement de l'équipe de chimie.

12 août 1976: Nouvelle crise sismique aux premières heures de la nuit. Explosion avec projections de cendres fines presque toute la journée et notamment à 18h. Dans la matinée, Michel FEUILLARD et John TOMBLIN informent le Préfet que des cristaux frais et des traces de verre ont été décelés dans les prélèvements de cendres de l'éruption du 8 juillet 1976. Cette modification de composition des éléments est interprétée comme l'annonce d'une montée possible, voire probable, du magma. Le Préfet rend compte au Secrétaire d'Etat de la situation et Olivier STIRN décide d'inviter Haroun TAZIEFF et Robert BROUSSE à revenir d'urgence en Guadeloupe. À 19h30, le Préfet invite les populations des hauts et du bourg de Saint-Claude à quitter temporairement leurs domiciles. Il met pour cela des transports à disposition et rouvre les centres d'accueil de Baie-Mahault et Bouillante. Haroun TAZIEFF, en mission de terrain en Équateur, étant injoignable, Guy AUBERT (directeur adjoint de l'INAG) dépêche Robert BROUSSE comme expert.

13 août 1976: À 15h, nouvelle explosion avec dépôts importants de cendres sur tout le flanc Sud-Ouest du volcan jusqu'à Baillif. Arrivée de Robert BROUSSE en Guadeloupe, qui confirme le diagnostic de Michel FEUILLARD et John TOMBLIN : il constate une évolution considérable du phénomène dans le sens de l'aggravation par rapport au mois précédent. Il prédit un développement de la crise dans les jours à venir. À 17h30, en accord avec les maires de Basse-Terre (M. CLERY) et Baillif (M. MICHEL), le Préfet décide de l'évacuation de tous les malades et personnes âgées de Basse-Terre, et de toute la population de Baillif soumise aux chutes intenses de poussières volcaniques. À 19h, réunion des autorités et de tous les élus de la région concernée. Les experts font le point sur la situation : signes très inquiétants dans les domaines de la sismicité, de la pétrographie et des manifestations de surface, tempérés toutefois par l'absence d'évolution défavorable dans les résultats d'analyse des gaz. À l'issue de cette réunion, les habitants de Basse-Terre, à l'exception de ceux impliqués dans le fonctionnement du service public, sont invités à quitter leur domicile, étant précisé qu'ils ont le temps de prendre les dispositions nécessaires. Les centres d'accueil sont rouverts pour les héberger. Le Préfet et tous les élus présents interviennent à la radio pour expliquer cette décision à la population.

 

14 août 1976: Projections de cendres toute la journée. Le Préfet tient une réunion au Laboratoire dans la matinée : l'équipe scientifique, si elle a du mal à expliquer l'absence de corrélation des différentes observations (séismes et composition des gaz), s'accorde pour estimer à peu près inévitable l'évolution du phénomène vers une phase paroxysmale, sans pour autant craindre pour les heures à venir. Le Préfet déclare ainsi aux journalistes : «  la situation est grave, mais il n'y a pas de péril immédiat. Les prochains jours seront difficiles mais la vie administrative et un minimum de vie économique doivent continuer dans la région de Basse-Terre. [...] La situation demeure préoccupante et entièrement soumise à l'évolution du phénomène volcanique dont l'analyse devient le facteur essentiel. »

15 août 1976: Vers 7h30, Robert BROUSSE, John TOMBLIN et Michel FEUILLARD demandent un entretien d'urgence avec le Préfet. Ils lui indiquent qu'une nouvelle interprétation du phénomène s'impose, qui met en accord toutes les observations : « Tout se passe comme si du magma était monté depuis un an, signalé par cette crise longue et soutenue, la plus grande crise sismique enregistrée dans les Antilles. [...] Ce n'est pas la faiblesse de la poussée magmatique qui explique le dégazage relativement modéré, mais la présence du dôme même de la Soufrière, qui constitue un bouchon presque imperméable, prêt à sauter et à libérer une quantité énorme d'énergie. Il faut évacuer toute la zone dangereuse, car une nuée ardente dirigée peut frapper n'importe où. [...] Nous courons à la catastrophe. » À 8h40, le Préfet déclenche l'alerte n° 2 du plan ORSEC portant évacuation totale avant minuit de la zone à l'exception de Vieux-Fort. Un arrêté sera pris pour confirmer cet ordre d'évacuation. Vers 21h, toute la population est évacuée sans problème majeur (au total 73.600 personnes, mais en raison des précédents départs spontanés et ordres d'évacuation partielle déjà exécutés, il ne restait en fait que 40.000 personnes environ à évacuer ce jour-là [d'après Lepointe, 1999]), et le Préfet quitte lui-même la zone. Seule l'équipe scientifique repliée au Fort Saint-Charles avec ses installations continue à monter la garde.

     

16 août 1976: Crise sismo-volcanique intense débutée à 17h. À 19h40, violent séisme (magnitude 4,2) ressenti jusqu'à Pointe-à-Pitre et provoquant de légers dégâts sur les habitations de Saint-Claude (intensité VI). Les habitants en limite de zone entendent une explosion. À 20h, le Préfet ordonne l'évacuation du Fort Saint-Charles pour la nuit (vers les Saintes). La population de Vieux-Fort reste isolée et inquiète ; sur avis du Maire, le Préfet décide de leur évacuation dès le lendemain. Robert BROUSSE estime que l'on est entré dans la phase paroxysmale. Les jours suivants, la crise sismique va s'intensifier.

 

17 août 1976: L'équipe de chimie remonte au sommet pour la première fois depuis l'évacuation. Elle ne constate rien d'anormal par rapport aux jours précédents. Le Préfet Jean-Claude AUROUSSEAU affirme : « Nous avons une chance sur dix milles pour qu'il ne se passe rien. » Robert BROUSSE parle pour la première fois des gaz magmatiques et de la force de l'explosion. Il émet une hypothèse sur l'issue du phénomène : « Nous allons atteindre un paroxysme cataclysmal d'une exceptionnelle activité sismique qui a préparé la montée du magma. [...] La force de l'explosion finale pourrait atteindre la puissance de 30 mégatonnes, soit 1000 fois la bombe d'Iroshima. »

 

18 août 1976: Arrivée en Guadeloupe du Secrétaire d'Etat Olivier STIRN qui déclare « La situation demeure préoccupante mais c'est une première mondiale, même la Chine n'a pas connu cela, que d'avoir évacué 73.000 personnes avant un séisme. Si cette évacuation n'avait été faite, il y aurait des morts après la secousse du 16 août. Les secousses ont maintenant diminué, mais on approche de l'issue. »

 

19 août 1976: Olivier STIRN, après un survol de la Soufrière, déclare « Nous entrons dans une période d'accalmie mais il ne faut pas considérer que tout est terminé. C'est un phénomène irréversible et l'éruption doit avoir lieu entre 3 et 20 jours. » Il visite ensuite les centres d'hébergement, les hôpitaux et tient plusieurs réunions avec les élus et les scientifiques, et définit avant son départ le 21 août 1976 deux objectifs des pouvoirs publics : assurer la sécurité des personnes, et réorganiser la vie en Guadeloupe.

  

22 août 1976: Le Préfet fait une nouvelle déclaration sur base des bulletins quotidiens des scientifiques  : « après l'accalmie d'hier, il a eu 122 séismes la nuit dernière, plus des émissions de gaz et vapeur d'eau. Un trémor de 5 minutes a été observé par les sismographes. On signale des retombées de poussières sur les communes de Gourbeyre, Trois-Rivières et Vieux-Fort. L'accès à la zone évacuée est interdit. [...] L'analyse faite par le Pr BROUSSE s'est vérifiée exacte : c'est l'escalade. Le volcan est comme un boxeur qui donne un coup puis ramène son bras en arrière pour en donner un autre. Nous sommes en face et ne souhaitons pas être K.O. ». Arrivée de Marcel BOF et Francis ROBACH, ingénieurs au CEA, spécialistes en géophysique.

23 août 1976: Telex d'Haroun TAZIEFF adressé depuis Quito au Préfet, dans lequel il approuve la décision d'évacuation sans toutefois partager les conclusions de ses collègues sur l'imminence de la crise cataclysmale.

 

24 août 1976: Crise sismique importante ; près de 1200 événements en 24 heures, nouveau séisme fortement ressenti jusqu'à Pointe-à-Pitre (magnitude 4.0).

  

Film documentaire La SOUFRIERE - Werner HERZOG (30 mn)

26 août 1976: Le Préfet annonce que l'on est dans une phase de relative normalisation : « Il y a peu d'intensité de surface et la faible présence de gaz d'origine magmatique fait penser que l'explosivité du magma est faible. » Arrivée de Claude ALLÈGRE en Guadeloupe. Il y restera jusqu'au 2 septembre 1976 pour diriger le programme scientifique de l'IPG, puis de nouveau du 20 au 29 septembre 1976.

27 août 1976: Le Préfet prend un arrêté autorisant l'accès de jour sans laissez-passer à Capesterre-Belle-Eau, Gourbeyre et Vieux-Habitants. Il déclare : « Nous avons été au bord d'un très grand risque. Je ne regrette rien. Nous avons évité l'anarchie, le désordre et le sang. »

28 août 1976: Rapport de Robert BROUSSE sur l'activité volcanologique, qui conclut à la présence de matériaux magmatiques et estime que le sommet de la courbe ascendante n'est pas atteint. Sur base de l'analyse des cycles de sismicité, celui-ci propose une prédiction de nouvelle explosion au sommet pour le 30 août 1976 ± 1 jour.

29 août 1976: Arrivée d'Haroun TAZIEFF en Guadeloupe. Il explique que « la volcanologie est une science comme la médecine : il faut du doigté, du sang froid, de l'énergie, de l'habitude et l'expérience du terrain. Les études de laboratoire ne suffisent pas. [...] Il n'y a pas de danger immédiat. [...] Le phénomène est complexe, à travers de nombreux paramètres on se fait une idée mais on se trompe très souvent. » À propos de l'évolution irréversible, il commente : « J'ai lu cela dans la presse et je n'ai pas compris ce que cela signifiait. C'est une crise exceptionnelle dans les Caraïbes mais il ne faut pas s'affoler. » Reprochant à Haroun TAZIEFF d'être allé en Équateur, Guy AUBERT racontera plus tard [Paris Match, 18 septembre 1976] un petit accrochage qu'il a eu avec lui ce jour-là ; « AUBERT - Tu nous as manqué. TAZIEFF - Mon flair me suggérait qu'il ne se passerait rien, alors je me suis senti libre. La preuve, il ne s'est rien passé. AUBERT - Qu'importe, la responsabilité, c'est aussi d'être là. »

30 août 1976: Ascension de reconnaissance au sommet de la Soufrière, avec Haroun TAZIEFF, Claude ALLÈGRE, Guy AUBERT, François LE GUERN, John TOMBLIN, Marcel BOF et José ORTEGA. Robert BROUSSE refusera de monter en raison de sa prédiction établie deux jours plus tôt, d'une explosion probable ce 30 août. À 10h31, alors que le groupe se trouvait à discuter au bord du gouffre Tarissan, une violente éruption les surprend, qui durera 13 minutes, accompagnée de projections de blocs jusqu'à 1 m³. Plusieurs blessés légers dont Haroun TAZIEFF, François LE GUERN et Marcel BOF qui seront hospitalisés à Pointe-à-Pitre. Les autres membres de l'équipe sont rappatriés en hélicoptère. Pendant ce temps, Rose-Marie CHEVRIER et René-Xavier FAIVRE-PIERRET se trouvaient au Col de l'Échelle et ont pu observer l'ouverture d'une nouvelle fracture gigantesque sur le flanc Sud-Est du dôme. À sa sortie d'hôpital, Haroun TAZIEFF racontera les événements [Le Monde, 1er septembre 1976] : « Je n'en reviens pas d'être encore vivant. Il n'y avait aucun problème. Le cratère, d'où s'exhalaient quelques vapeurs, était parfaitement calme et paisible, quand brusquement nous avons entendu un sifflement qui s'est très vite amplifié. Un jet de vapeur blanche a fusé. Une minute plus tard, les tourbillons sont devenus gris. C'était des cendres. On a fuit, mais aussitôt la grêle de pierres a éclaté. Un vacarne assourdissant, pire qu'un barrage d'artillerie... Nous nous sommes réfugiés derrière un rocher ou un talus pour nous protéger le haut du corps. C'est un miracle que les plus gros blocs ne nous aient pas frappés de plein fouet. Une chance incroyable. » 

Lors de la conférence de presse, Claude ALLÈGRE déclare : « Il y a 80% de roches magmatiques. C'est le phénomène le plus important depuis le début de la crise. » Cette position est soutenue par Guy AUBERT, Robert BROUSSE, Michel FEUILLARD et John TOMBLIN. Claude ALLÈGRE dira également à propos de l'irréversibilité du phénomène : « irréversible bien sûr, si l'on parle en terme de thermodynamique. Tout phénomène naturel est irréversible dans la mesure où il a un sens et une issue. [...] Nous sommes là, avec cette question, aux limites de la Science. » Le Professeur américain Richard FISKE, expert de l'USGS venu installer des appareils de tiltmétrie, renchérit en constatant sur ses appareils qu'en une journée, la Soufrière s'est déformée 4 fois plus que le volcan d'Hawaii en 6 mois, et il ajoute qu'il ne voudrait pas vivre sur les pentes de ce volcan actuellement. Haroun TAZIEFF se contente de dire : « Je n'ai pas eu le temps de voir tout ce qui se passe là haut. Le volcan ne l'a pas voulu. Je n'ai donc pas aujourd'hui le droit de parler de l'évolution du phénomène éruptif. » À la sortie de la conférence, il affirmera devant les journalistes que les événements de la journée ne venaient pas contredire ses déclarations de la veille sur l'absence de péril immédiat : « Il s'agit toujours d'éruptions phréatiques non dangereuses à court terme, et non magmatiques. » Il avouera également « On nous demande de donner avec des moyens ridiculement mesquins un pronostic qui exigerait des moyens colossaux. » Guy AUBERT mettra fin à cet interview en disant aux journalistes « M. Tazieff est très fatigué, il a été choqué ce matin sur le volcan... Il faut remettre à plus tard cet interview... Nous allons le déposer à son hôtel. » 

  

31 août 1976: Haroun TAZIEFF et José ORTEGA remontent sur la Soufrière pour constater l'ouverture de la nouvelle fracture et faire quelques observations aux abords du gouffre Tarissan. Retour de Robert BROUSSE sur Paris.

1er septembre 1976: Réunion de presse au cours de laquelle Haroun TAZIEFF et son équipe se désolidarisent de l'avis des autres scientifiques. Il dira à propos du 15 août : « Le professeur BROUSSE n'avait jamais vu ni étudié une éruption volcanique auparavant. Il a paniqué. Je n'aurais jamais donné de consignes d'évacuation si j'avais été, alors, à Pointe-à-Pitre. » Il enjoint même les réfugiés à rejoindre leurs maisons. Michel FEUILLARD déclare quant à lui, en des propos très fermes, qu' « au regard de l'incertitude de la science volcanologique, il est impossible de faire courir un risque grave à la population guadeloupéenne. » Affichant ouvertement son affrontement avec son supérieur hiérarchique Claude ALLÈGRE, Haroun TAZIEFF quitte la Guadeloupe.

 

2 septembre 1976: Haroun TAZIEFF déclare à son arrivée sur Paris « je n'ai absolument pas cherché à faire de polémique avec M. BROUSSE, simplement, lorsqu'on demande un expert pour étudier un phénomène, il faut que celui-ci ait quelque expérience et que je sache, M. BROUSSE n'a jamais étudié la moindre éruption de sa vie. »

3 septembre 1976: Séance du Conseil Général, sous la présidence de Georges DAGONIA et sa première Vice-Présidence Lucette MICHAUX-CHEVRY qui commencent à exprimer clairement le mécontentement des élus guadeloupéens face à cette situation. Le Conseil Général, après avoir entendu les experts, approuve cependant le dispositif de sécurité en place et maintient l'évacuation pour un mois. Arrivée de Bernard MINSTER (représentant de l'IPG), qui assurera la direction du programme scientifique jusqu'au 17 septembre 1976.

5 septembre 1976: Rapport de Guy AUBERT et Claude ALLÈGRE sur la crise sismo-volcanique de la Soufrière, dont voici les principales conclusions :

Après une présentation générale de la situation, le rapport argumente en fonction des résultats issus des dispositifs de surveillance scientifique mis en place :

  1. Séismicité : 800 fois supérieure à la normale dans la dernière quinzaine d'août 1976, elle est en augmentation régulière (en nombre, en énergie et en magnitudes). C'est « la plus forte enregistrée dans l'histoire des volcans de l'arc des Caraïbes » et elle traduirait « la présence d'une importante masse de magma en profondeur, exerçant des tensions sur les terrains environnants. »
  2. Déformations : comparées aux observations faites sur les volcans d'Hawaii et de Montserrat, les mesures sur la Soufrière « ont mis en évidence des effets de soulèvements extrêmement marqués. »
  3. Pétrographie des produits émis : le verre analysé dans les poussières contiendrait en partie « du matériel frais directement issu du magma. »
  4. Analyse des gaz : sur les 15.000 dosages effectués depuis la mi-juillet, présence sporadique de gaz tels que S02 et SH2, difficile à interpréter clairement. L'interprétation possible selon laquelle il y aurait peu de gaz dans le magma, et donc peu de risque d'explosion, est contestée en raison de la difficulté d'évaluer la thermodynamique liée à « l'influence du tamponnage par un bouchon de 4 km de roches imprégnées d'eau. »
  5. Magnétométrie : les mesures permettent de supposer des effets liés à la température et aux « mouvements du magma entraînant des variations des propriétés électromagnétiques du volcan. »
  6. Manifestations extérieures : l'augmentation du nombre d'éruptions et de leurs forces (les 21, 27 et surtout du 30 août qui surprit l'équipe de scientifiques), la diminution des périodes d'accalmie, donne une impression générale que « la surface du volcan est en train de se bréchifier sous l'effet des pressions internes. »

L'opinion des experts est ensuite résumée (Haroun TAZIEFF, Robert BROUSSE, John TOMBLIN et Richard FISKE), mais il est noté qu'elle « contient évidemment une large part de subjectivité et il est heureux que le développement des techniques scientifiques vienne aujourd'hui apporter des éléments objectifs de mesure, même si leur interprétation laisse encore une place à la discussion. » Il est ensuite présenté les deux scénarios possibles d'évolution du volcan de la Soufrière :

  1. Dans l'hypothèse d'un magma restant en profondeur, ou se déplaçant légèrement vers le haut mais sans effusion extérieur, la situation pourrait évoluer :
    1. soit vers un apaisement progressif, mais qu'il faudra surveiller étroitement pendant une longue période,
    2. soit vers des éruptions phréatiques ou phréatomagmatiques (il est noté que les éruptions phréatiques peuvent transiter vers des formes où le magma se manifeste, ce qui semble être le cas à la Soufrière), dont la soudaineté, la violence et le danger potentiel ne doivent pas être minimisés, « leurs effets pourraient se faire sentir très au delà de la proximité immédiate et non habitée du volcan. » Il est ajouté que le danger de coulée de boue est également important dans cette hypothèse.
  2. Dans l'hypothèse d'une montée de magma jusqu'à la surface, on peut s'attendre :
    1. soit à une effusion non explosive de lave (formation de dôme), probablement non dangereuse pour la région,
    2. soit à une forme explosive avec nuées verticales ou dirigées, le risque étant alors considérable pour le secteur.
    Dans tous les cas de figure de cette hypothèse, la montée de magma pourrait s'accompagner de signes précurseurs.

Le rapport conclut à une situation très préoccupante, où les observations (régime d'escalade, sismicité exponentielle, déformations, éruptions phréatomagmatiques) interdisent toute interprétation optimiste de cette évolution, en dépit de quelques éléments neutres ou rassurants tels que la faible teneur en gaz, la relative profondeur des épicentres sismiques, l'avis de l'un des experts, etc... Le rapport prédit la possibilité d'événements majeurs avant quelques mois voire quelques semaines, et précise que depuis le 15 août « il n'est toujours pas possible d'exclure l'hypothèse, parmi d'autres moins alarmantes, d'une évolution dangereuse du volcan, faisant encourir des risques aux populations. »

6 septembre 1976: Dans un courrier, Claude ALLÈGRE annonce à Haroun TAZIEFF sa volonté de supprimer le service de volcanologie de l'IPG et de le remplacer par un service d'observatoires volcanologiques constitué d'un groupe multidisciplinaire d'intervention et auquel Haroun TAZIEFF sera invité à participer. Claude ALLÈGRE précise qu'en attendant, il assurera lui-même, provisoirement, « la coordination de toute opération volcanologique menée par l'Institut de Physique du Globe. » Denis WESTERCAMP (BRGM) remet au Préfet la carte de zonation des risques volcaniques, commandée en avril 1976 au BRGM. Elle indique qu'une partie de la commune de Capesterre-Belle-Eau et la plus grande partie de la commune de Vieux-Habitants sont pratiquement à l'abri du risque.

8 septembre 1976: Expertise de Bernard MINSTER émettant des réserves sur les conclusions du BRGM au sujet du risque à Capesterre-Belle-Eau et Vieux-Habitants. Une étude plus approfondie est lancée sur le terrain.

 

9 septembre 1976: Haroun TAZIEFF développe ses positions sur l'antenne de Radio-Jumbo. Le Préfet rapporte ainsi au ministère de l'Intérieur qu'Haroun TAZIEFF fait état « de pressions qui auraient été exercées sur lui pour obtenir son silence. Il dénie toute compétence volcanologique aux professeurs BROUSSE et ALLÈGRE. Il considère comme pure mise en scène le dispositif de sécurité des scientifiques et soutient que la population peut sans danger travailler et habiter dans la zone évacuée après signature d'une décharge de responsabilité envers l'administration. »

15 septembre 1976: La rentrée scolaire se fait dans la zone de repli dans des conditions difficiles et de façon fractionnée. Arrêté préfectoral autorisant l'activité normale de jour et de nuit dans les zones de Capesterre-Belle-Eau et Vieux-Habitants identifiées comme présentant peu de risque.

18 septembre 1976: Article d'Alain STRANG dans Paris Match [n° 1425] intitulé "Tazieff contre Brousse: la petite guerre des volcanologues fait autant de bruit que le volcan", dans lequel il présente les deux personnages et oppose leur parcours, personnalités et thèses sur la Soufrière. L'article révèle également que le conseil de l'IPG a voté à l'unanimité l'exclusion d'Haroun TAZIEFF.

19 septembre 1976: Retour des analyses chimiques de cendres au laboratoire de Los Alamos, indiquant l'absence totale de verre frais dans les poussières issues des explosions depuis le 8 juillet 1976. L'information sera diffusée par Claude ALLÈGRE au cours d'une réunion avec l'ensemble des scientifiques, puis le lendemain, au Préfet et à ses proches collaborateurs.

21 septembre 1976: Rapport du CEA sur l'analyse des gaz, qui considère probable l'hypothèse d'un phénomène de type purement fumerollien.

22 septembre 1976: Arrêt des analyses de gaz sur la Soufrière. L'équipe de chimie (CEA et CNAM) quitte la Guadeloupe les jours suivants.

 

29 septembre 1976: Conférence de presse au cours de laquelle Richard FISKE (USGS) confirme que l'évolution du volcan doit être suivie avec la plus grande prudence. Arrivée de Léon STEINMETZ (IPG) à la direction du programme scientifique (jusqu'au 2 décembre 1976).

1er octobre 1976: Un arrêté préfectoral permet la possibilité à partir du 4 octobre, sur demande écrite, de reprendre une vie de jour et de nuit à Capesterre-Belle-Eau, Gourbeyre et Trois-Rivières.

5 octobre 1976: Rapport d'Hervé PHILIPS (mission du 23 septembre au 5 octobre 1976) sur l'étude des déformations liées à l'activité volcanique récente de la Soufrière. Le rapport conclut à l'absence de déformations rapides à l'échelle régionale, et interprète la fracturation du dôme, dont la disposition est en échelons, comme liée à la zone de faiblesse du dôme dans la direction régionale NNO-SSE qui se superpose à l'axe de l'arc volcanique.

6 octobre 1976: Haroun TAZIEFF publie un article dans Le Monde intitulé "La Soufrière et la prévision volcanologique", dans lequel il expose son point de vue et son opposition aux diagnostics de l'IPG et au maintien de l'évacuation. Il rend publique et dénonce notamment l'erreur sur la teneur en verres volcaniques frais, qui n'auraient jamais existé dans les cendres de la Soufrière (voir article complet ci-dessous).

8 octobre 1976: Telex de Michel FEUILLARD adressé au Préfet, confirmant son « assentiment à une réactivation de la zone Capesterre, Trois-Rivières, Gourbeyre et dans une certaine mesure Basse-Terre » en raison de la baisse de l'activité sismique, du « type actuel des manifestations de surface de type phréatique et non magmatique » et d'une « analyse plus perfectionnée des poussières volcaniques qui a permis de conclure que les grains ayant les caractéristiques optiques de verre néoformé et déterminé comme tel étaient le fait des sulfures. » Le Préfet demande au Ministre de l'Intérieur la réunion des plus grands experts internationaux pour se prononcer sur l'évolution du volcan.

9 octobre 1976: Le rapport de Richard FISKE conclut à l'inexistence de déformations externes du volcan liées à la crise actuelle. Il précise toutefois que même si l'activité de la Soufrière était de nature purement géothermique, une importante éruption phréatique pourrait être dévastatrice. Léon STEINMETZ annonce aux médias que l'analyse scientifique de la situation par tous les experts a évolué, et que le retour des populations est envisagé.

11 octobre 1976: Le Préfet annonce son intention de rouvrir dès le 8 novembre 1976 les établissements scolaires (Trois-Rivières et Gourbeyre) et de permettre l'activité de jour à Basse-Terre sans laissez-passer.

12 octobre 1976: Le rapport du Laboratoire de Los Alamos indique les mesures de tiltmétrie sont d'interprétation difficile. Il confirme que les poussières émises ne contiennent pas de magma frais. Toutefois, l'augmentation du taux de soufre pourrait être un indice dangereux.

13 octobre 1976: Me Félix RODES dépose une requête auprès tribunal adminsitratif de Basse-Terre, demandant annulation des arrêtés préfectoraux des 13, 15 et 19 août, 15 septembre et 1er octobre 1976, et de l'ordre d'évacuation pris par le Préfet.

14 octobre 1976: Le rapport de Bernard MINSTER confirme l'absence de magma frais, la stabilité de la chimie des gaz et la profondeur des hypocentres sismiques. Le risque d'une éruption majeure rapide est faible. Toutefois, l'importance de la sismicité et la haute teneur en soufre des poussières doit inciter à la prudence.

15 octobre 1976: Le Préfet demande au Secrétaire d'Etat la convocation de la réunion des experts pour le début novembre. En raison de contraintes logistiques, les dates sont fixées au 15 - 18 novembre 1976.

26 octobre 1976: Rapport de Léon STEINMETZ donnant un avis favorable à la réactivation de la zone Basse-Terre / Baillif, sur base d'une synthèse de nouvelles observations scientifiques et des différents opinions d'experts, émis depuis le dernier rapport du 5 septembre 1976, résumé ci-dessous:

Il est rappelé que le rapport de D. WESTERCAMP (BRGM) indique un faible risque de nuées ardentes à la Soufrière, et que des avis divergeants ont été émis sur ce point, notamment par C. ALLÈGRE. Le risque de lahar est aussi rappelé ainsi que les difficultés liées aux chutes de poussières et aux gaz qui compliquent évacuations et secours d'urgence dans la zone sous le vent.

Sur l'évolution de la situation depuis l'état dressé le 5/9/76 :

L'évolution n'est donc plus préoccupante, mais la vigilance pendant une longue période reste nécessaire. La réanimation prudente des secteurs menacés peut être envisagée, mais alors toute la sécurité reposera sur la surveillance et sur la justesse des prévisions de l'équipe du Fort Saint-Charles. Les méthodes de surveillance et leurs limites sont rappelées (observations de surface, surveillance sismique, pétrologie, observations clinométriques et magnétiques, analyses des gaz).

Les conditions d'un niveau de sécurité satisfaisant et donc d'un déclenchement de l'alerte en temps voulu sont posées : il faut assurer la continuité de la surveillance et la rapidité de l'interprétation, ce qui suppose un renforcement des moyens.

Le rapport conclut qu'il paraît raisonnable d'admettre que la surveillance actuelle du volcan permettra de percevoir des signes annonçant une possible agravation de la situation, mais qu'il est alors nécessaire d'accepter que l'alerte soit déclenchée bien avant que des signes évidents d'un danger immédiat soient perçus, et admettre le risque de "fausses" alertes. Toute amélioration apportée au système de surveillance et la détermination judicieuse d'un barême déclenchant l'alarme entraîneraient à la fois un progrès dans la sécurité et une diminution du risque de fausses alertes.

27 octobre 1976: Le Préfet arrête les modalités de réactivation de Baillif, Basse-Terre et Saint-Claude (jusqu'à la caserne de Bonne-Terre) : l'accès y est autorisé de jour sans laissez-passer. Le même jour, le conseil scientifique de l'IPG décide de relever Haroun TAZIEFF de ses fonctions de chef du service de volcanologie, en raison de son « refus d'assurer les responsabilités de sa charge, à la demande qui lui avait été faite à plusieurs reprises, en particulier au mois d'août et le 30 août. » Ce dernier décide alors de démissionner de l'IPG.

3 novembre 1976: Conférence de presse organisée par Claude ALLÈGRE à l'IPG de Paris, ayant pour objectif de rétablir « l'exacte vérité » des faits (voir ci-dessous dans Le Monde du 6 novembre 1976, l'article à ce sujet, le courrier d'Haroun TAZIEFF intitulé «ET MAINTENANT ?», ainsi que la correspondance de P.-N. MAYAUD, membre du Conseil de l'IPG; voir ensuite la réponse de TAZIEFF dans Le Monde du 11 novembre 1976).

   

11 novembre 1976: Débat public entre Claude ALLÈGRE et Haroun TAZIEFF dans un face à face sur TF1.

15-18 novembre 1976: Conférence des experts, réunis sous les auspices du CNRS et sous la présidence de Franck PRESS, membre de l'Académie des Sciences et Directeur du Département des Sciences de la Terre au MIT (Massassuchetts Institute of Technology / Cambridge USA). Ce comité comprend : Shigeo ARAMAKI (Earthquake Research Institute / Tokyo), Franco BARBERI (Institut de Pétrographie / Pise), Jean COULOMB (Institut de Physique du Globe / Paris), Richard S. FISKE (USGS - Smithsonian Institution / Washington), Paolo GASPARINI (Institut de Physique Terrestre / Naples), Claude GUILLEMIN (Bureau de Recherches Géologiques et Minières / Orléans), Gudmundur SIGVALDASON (Nordic Volcanological Institute / Reykjavic). Les experts ayant étudié le volcan sont auditionnés, en particulier Georges JOBERT, Robert BROUSSE, Claude ALLÈGRE, Haroun TAZIEFF, Michel FEUILLARD, Bernard MINSTER et John TOMBLIN. Au terme de débats et d'examens approfondis, la Conférence dépose un rapport dont les conclusions essentielles sont les suivantes:

La Conférence considère que ce n'est pas son rôle de juger la situation au moment de l'évacuation du 15 août ou la polémique qui a suivi, mais bien la situation aujourd'hui. Elle tient cependant à signaler que le 15 août 1976, les données scientifiques disponibles et présentées aux autorités ne permettaient pas un autre choix que l'évacuation de la zone. Le Président souligne que l'attitude de la France a été exemplaire depuis le début de la crise.

Sur la situation volcanologique, elle laisse subsister deux interprétations possibles de la crise étant souligné que les données actuelles sont insuffisantes pour contraindre clairement les interprétations :

  1. Le phénomène serait de type purement phréatique et les explosions dues au contact d'éléments aquifères à des températures différentes. L'explication des données observées serait :
    1. l'activité sismique proviendrait de la fracturation des roches sous la pression de vapeur d'eau,
    2. les déformations mesurées par les tiltmètres seraient des mouvements de blocs isolés (point à vérifier),
    3. les variations magnétiques indiqueraient un effet piezo-électrique résultant de la pression dans l'aquifère,
    4. la composition chimique des matériaux éjectés est en accord avec une origine superficielle,
    5. les trémors sismiques sont clairement associés aux jets de vapeur.
    Dans cette hypothèse, le risque reste limité à la zone proche des bouches éruptives et sujette aux projections de blocs. Le risque d'aggravation du phénomène avec projections de blocs de tailles dangereuses à des distances supérieures à 1-2 km est très faible.
  2. Le phénomène serait lié à une intrusion de magma de température plus élevée à des profondeurs où l'échange direct de chaleur avec l'aquifère est possible. Si une telle intrusion existe, elle serait cependant de faibles dimensions, et ce pour les raisons suivantes :
    1. les mesures de tiltmètres très localisées ne peuvent avoir que cette explication,
    2. bien que la précision des hypocentres sismiques soit insuffisante, il n'a pas été constaté de migration systématique pendant la période d'activité, et les trémors enregistrés à la Soufrière n'ont pas les caractéristiques de trémors magmatiques,
    3. il a été prouvé qu'aucun matériau magmatique n'a été amené en surface par les explosions phréatiques,
    4. l'analyse des gaz montre clairement des éléments d'origine magmatique; si cette preuve est difficilement vérifiable actuellement, elle constitue l'unique donnée objective apportant crédibilité à une possible intrusion magmatique. Mais la faible durée et la petite quantité des émissions de ces gaz indiquent que si ce magma est présent, son volume est trop faible pour être détecté par les autres méthodes.
    Dans cette seconde hypothèse, l'amélioration des mesures actuellement faites à la Soufrière devrait permettre de prendre connaissance, dans un délai raisonnable, de tout changement important de l'étal actuel du volcan.

Concernant les risques de coulées de boue, il est noté qu'ils ne constituent pas un danger réaliste compte-tenu de la faible quantité de cendres éjectées et grâce au rinçage continu par les eaux de pluie. Il est indiqué en revanche qu'en cas d'augmentation dans l'intensité de l'activité explosive et/ou sismique, un danger peut venir d'une rupture soudaine d'une partie du dôme et de glissements de terrain des pentes instables.

Au total, la Conférence estime que la probabilité d'un danger volcanique proche est actuellement faible, mais que la situation pourrait changer et nécessite donc une surveillance continue. La Conférence recommande d'une part le lancement d'une campagne d'information auprès des populations et, d'autre part, l'accroissement des moyens d'observation du volcan en donnant une liste très détaillée d'observations et de projets à mener immédiatement en Guadeloupe. Notamment, il est donné dans les priorités élevées la détermination de l'histoire du volcan par la préparation de cartes géologiques détaillées, préalable à l'estimation de son potentiel de danger.

Enfin, la Conférence estime qu'à l'avenir, on doit éviter de reproduire « une situation dans laquelle un débat public entre scientifiques et journalistes interfère avec le travail scientifique ». Elle préconise ainsi que les scientifiques soient isolés de la presse grâce à la présence d'une personne chargée de l'information du public.

18 novembre 1976: Conférence de presse du Secrétaire d'Etat aux DOM-TOM qui annonce que la réactivation du dernier secteur de la zone évacuée (Saint-Claude) pourra intervenir à partir du 1er décembre 1976. Les écoles rentreront sur Basse-Terre à partir de janvier 1977.

  

20 novembre 1976: Création d'un "comité d'accueil à Haroun TAZIEFF" avec pour slogan « Pour la Vérité, pour la Science, pour la Guadeloupe ». Le Conseil Général organise pour Haroun TAZIEFF une série de meetings dans toute la Guadeloupe, auxquels assisteront des milliers de guadeloupéens.

 

28 novembre 1976: Arrivée de Jean-Louis CHEMINÉE (chercheur CNRS) et du professeur Maurice MATTAUER (Président de la Société Géologique de France) de l'IPG.

29 novembre 1976: Le Conseil Général vote une pétition signée par 6000 Guadeloupéens demandant « 1) que MM. Brousse et Allègre ne soient plus chargés d'aucune mission de surveillance au volcan, 2) que seul M. Tazieff ou toute équipe de son choix soit responsable de la vie des Guadeloupéens. » Dans un télex, Claude ALLÈGRE ordonne le retour immédiat de Léon STEINMETZ à Paris. Jean-Louis CHEMINÉE le remplacera à la responsabilité scientifique auprès de Michel FEUILLARD.

décembre 1976: Poursuite de la normalisation, mais des milliers de personnes hésitent encore à se réinstaller complètement.

janvier 1977: La journaliste scientifique Martine BARRÈRE publie dans le magazine La Recherche un article intitulé « Imbroglio scientifico-politique à la Soufrière » dans lequel elle retrace le déroulement de la crise, accuse explicitement Claude ALLÈGRE d'avoir falsifié ou occulté des données scientifiques cruciales, et met en cause l'IPG et les services de l'État. Maurice MATTAUER réagit en envoyant une lettre circulaire à 26 chercheurs de l'IPG qui demande de préparer collectivement des réponses individuelles à cet article. Il y propose des arguments très précis qu'il demande de développer, comme par exemple « Tazieff est-il un scientifique? Tazieff, homme seul, dépassé par la Science moderne, le mythe de l'équipe Tazieff. Un naturaliste "pur", âgé et dépassé comme Tazieff a-t-il sa place à l'IPG? »

29 janvier 1977: À 19h11, l'une des plus violentes explosions phréatiques se produit, avec des projections de poussières et graviers jusqu'au bourg de Saint-Claude.

1er mars 1977: Dernière explosion importante. Après cette date, l'activité de surface deviendra de plus en plus faible.

juin 1977: Retour à la normale de la sismicité enregistrée. Fin de l'éruption.


Épilogue...

30 mai 1980: Le tribunal administratif de Basse-Terre rejète la demande d'annulation des arrêtés préfectoraux liés à la Soufrière, faite par Me Félix RODES en octobre 1976. Celui-ci dépose une requête au Conseil d'État en juillet 1980.

1980: Condamnation en justice de Maurice MATTAUER pour diffamation envers Haroun TAZIEFF. Le jugement en appel, en 1981, confirmera le verdict en précisant qu'il avait eu « ... volonté affirmée de nuire, [...] attaques précises de nature à compromettre singulièrement l'honneur d'un homme de grande notoriété. »

avril 1983: Fondation du CSERV (Comité Supérieur d'Évaluation du Risque Volcanique) chargé notamment de « veiller à l’adéquation des moyens de surveillance aux risques présentés par chaque volcan et d'orienter le choix des investissements et équipements nécessaires [aux observatoires de l'IPG]. » Le CSERV sera présidé par Haroun TAZIEFF jusqu'en juillet 1984, puis de nouveau de 1988 à 1995.

18 mai 1983: Le Conseil d'État rejète la requête de Me Félix RODES [voir ce document de la base de jurisprudence du Conseil d'État].

1990: Haroun TAZIEFF publie une interview dans laquelle il dénonce les erreurs commises par Claude ALLÈGRE lors des événements de la Soufrière. Claude ALLÈGRE lui intentera un procès (1991) qui condamna Haroun TAZIEFF à verser un franc symbolique au titre des dommages et intérêts.

novembre 1995: Haroun TAZIEFF présente sa démission du CSERV. Il publie simultanément un article dans Le Figaro [27 novembre 1995], dans lequel il met en cause les capacités de l'IPG à gérer les observatoires volcanologiques français, et qualifie les chercheurs de l'IPG de pseudo-volcanologues. Jean-Louis LE MOUËL, directeur de l'IPG, et Guy AUBERT, ancien directeur adjoint de l'INAG, usent de leur droit de réponse dans le même journal.

2 février 1998: décès d'Haroun TAZIEFF (dit Garouk).

... et ce n'est pas fini!

décembre 2004: France TAZIEFF publie un livre en hommage à la vie de son époux. L'affaire de la Soufrière y est largement mentionnée par des témoignages des acteurs de l'époque.

mai 2010: Claude ALLÈGRE attaque en justice l'hebdomadaire Politis pour avoir publié, en juin 2009, une tribune signée par huit personnalités mettant en cause son éthique à travers l'épisode de la Soufrière [voir l'article de rue89.com et la tribune de politis.fr].

mars 2011: Michel FEUILLARD publie un livre sur l'histoire de la Guadeloupe, mémoires qu'il élaborait depuis des décennies... Il y raconte pour la première fois sa vision et son expérience de 1976.

13 mai 2011: décès de François LE GUERN (dit Fanfan).



Un exemple de laissez-passer délivré par la Préfecture le 31 août 1976, permettant à une personne de pénétrer dans la zone évacuée "à ses risques et périls" (reproduit avec l'aimable autorisation de l'intéressé).

Autorisation exceptionnelle délivrée à un photographe amateur par le Cabinet du Préfet le 24 janvier 1977, pour qu'il puisse accéder librement à la Savane à Mulets, toujours "à ses risques et périls" (reproduit avec l'aimable autorisation de son propriétaire).

Sur le livre d'Or du Frantel, dédicace de trois clients de l'hôtel (publié dans France-Antilles du 19 novembre 1976) :

  • R. BROUSSE: « En souvenir d'un mois d'août volcanique, où, ici, fut le havre de sécurité. »
  • J. TOMBLIN: « Too many places are not like this. »
  • H. TAZIEFF: « Ravi de mon premier séjour (au Frantel, sinon à la Guadeloupe) et — sans doute — à bientôt. »



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** Note: À propos de ce délai écrit littéralement 2' heures dans sa lettre et interprété comme "deux heures" par les autorités, Haroun TAZIEFF expliquera à son retour en Guadeloupe que c'était une simple faute de frappe : il voulait écrire 24 heures mais sa secrétaire a oublié d'appuyer sur la touche majuscule, ce qui aurait donné un 4 et non une apostrophe '. TAZIEFF accusera de mauvaise foi et de mensonge le Préfet qui soutenait avoir entendu ce même délai de 2 heures oralement [La Soufrière à qui la faute?, p 54].



Résumé des principaux faits

Cette synthèse permet entre autre de rétablir les principaux faits de cette histoire compliquée, notamment les points les plus souvent contestés ou les nombreux amalgames rencontrés encore aujourd'hui :

  1. Le 8 juillet 1976, la population est partie spontanément, effrayée par les événements. Il y a eu unanimité des experts sur l'analyse scientifique de cette première crise (FEUILLARD, TAZIEFF puis BROUSSE), qui réclamaient cependant une grande prudence et une surveillance rapprochée.
  2. Il n'y a pas eu de polémique avant ou au moment de l'évacuation forcée du 15 août 1976 (et sûrement pas entre TAZIEFF et ALLÈGRE tous deux absents de Guadeloupe à cette date) : l'évacuation a été décidée par les autorités administratives sur base du nouveau pronostic alarmant (suite à une augmentation des phénomènes observés par rapport à juillet) des experts dirigés notamment par le Pr BROUSSE et le Dr TOMBLIN, volcanologue délégué par TAZIEFF alors absent (et physiquement injoignable), dans un contexte où la plus haute autorité de l'État avait exigé le "risque zéro" pour les populations.
  3. La polémique a réellement débuté le 29 août 1976 au retour de TAZIEFF en Guadeloupe, et s'est amplifiée ensuite à partir de l'événement du 30 août 1976 entre TAZIEFF et son nouveau supérieur hiérarchique ALLÈGRE. La question portait d'abord sur la présence d'un danger immédiat et sur le retour des populations, puis elle glissa vers le bien-fondé de l'évacuation du 15 août. Les arguments discutés étaient à la fois de nature scientifique (type et origine des phénomènes observés), technique (validité de certaines mesures et analyses) et humaine (compétence et expérience en volcanologie).
  4. Dès le 15 septembre 1976, la préfecture a autorisé le retour des populations à Vieux-Habitants et Capesterre-Belle-Eau. Dès le 8 octobre 1976, l'IPG préconisait la réactivation des zones de Trois-Rivières et Gourbeyre, puis le 26 octobre, la réactivation de Basse-Terre et Baillif. La Préfecture attendra cependant la conclusion des experts internationaux pour réhabiliter l'ensemble de la zone, le 1er décembre 1976. L'évacuation aura donc duré 3 mois ½ pour la majorité et 1 mois pour quelques uns.
  5. La réunion des experts internationaux de novembre 1976 approuva la décision préfectorale d'évacuation du 15 août 1976 ; elle maintint les deux hypothèses sur l'origine possible des phénomènes observés, tout en concluant à un risque volcanique dorénavant faible et à la possibilité de retour des populations. Sur le fond, elle apporta une analyse scientifique et des conclusions assez différentes de toutes celles présentées jusqu'alors, qui ne donnaient raison à aucun des deux partis. Mais le "feu vert" donné au retour des populations fut naturellement interprété par le public et les médias comme une approbation directe des opinions de TAZIEFF.
  6. La polémique continua alors sous forme de procès d'intentions entre TAZIEFF et ALLÈGRE, au travers de livres, interventions dans les médias et/ou devant la justice, et elle s'éternisa pendant des années autour d'un débat qui porta plus largement sur la façon de gérer le risque volcanique en France et dans le monde.


Letters to editor of Journal of Volcanological and Geothermal Research

Date: 1978-1998

Ci-dessous une série d'échanges entre scientifiques internationaux, publiés sous forme de lettres à l'éditeur du Journal of Volcanological and Geothermal Research (JVGR) entre 1978 et 1980, en réaction à un article d'Haroun TAZIEFF publié dans la revue Nature en 1977. Mis à part Derek BOSTOK qui a lancé la discussion avec son éditorial, les autres personnes ont toutes été impliquées dans la crise Soufrière, soit directement en Guadeloupe (Haroun TAZIEFF, John TOMBLIN et Richard S. FISKE), soit indirectement à Paris lors de la Conférence des experts (Gudmundur SIGVALDASON, Franco BARBERI et Paolo GASPARINI). À la mort d'Haroun TAZIEFF en 1998, Alexander McBIRNEY (alias Derek BOSTOK) publiera un dernier mot sur "l'affaire Bostok", sous forme d'hommage, dans la même revue Nature vingt ans plus tard.

  1. Tazieff H., 1977. La Soufrière, volcanology and forecasting. Nature, Vol. 269, pp. 96-97.
  2. Bostok D., 1978. Editorial: A deontological code for volcanologists? J. Volc. Geotherm. Res., Vol. 4, No 1-2, p. 1.
  3. Sigvaldason G., 1978. Reply to Editorial. J. Volc. Geotherm. Res., Vol. 4, No 3-4, p. I-III.
  4. Fiske R.S., 1979. Letter to Editor: A deontological code for volcanologists? A response to Derek Bostok's editorial. J. Volc. Geotherm. Res., Vol. 5, 211-212.
  5. Tomblin J.F., 1979. Letter to Editor: Deontological code, probabilistic hazard assessment or russian roulette? J. Volc. Geotherm. Res., Vol. 5, 213-215.
  6. Barberi F. and P. Gasparini, 1979. Letter to Editor. J. Volc. Geotherm. Res., Vol. 6, p. 1-2.
  7. Tazieff H., 1980. Letter to the Editor. J. Volc. Geotherm. Res., Vol. 8, p. 3-6.
  8. McBirney A., 1998. Obituary: Haroun Tazieff (1914-98). Nature, Vol. 392, 2 April 1998, p. 444.


Analyse des arguments scientifiques de 1976 en 2006

Date: août 2006

Les lettres à JVGR ci-dessus montrent que deux à trois ans de recul n'étaient pas suffisants pour analyser la situation sereinement et avec objectivité. Il m'a donc semblé intéressant de reprendre les arguments scientifiques de l'époque à la lumière des connaissances d'aujourd'hui, 30 ans après. Il y a eu de très (trop) nombreux rapports écrits et communiqués aux autorités au cours de la crise. Je me contenterai de reprendre les trois plus importants à mes yeux : celui d'Haroun TAZIEFF qui analyse la situation après l'explosion du 8 juillet 1976 et donne des arguments que lui et son équipe soutiendront tout au long de la crise ; celui de Guy AUBERT et Claude ALLÈGRE du 5 septembre 1976, le premier vraiment synthétique en faveur du maintien de l'évacuation ; et enfin celui de la Conférence des experts internationaux du 18 novembre 1976 qui décida le retour des populations évacuées.

Rapport H. TAZIEFF, 24 juillet 1976 (cf résumé)

Rapport G. AUBERT-C. ALLÈGRE, 5 septembre 1976 (cf résumé)

Rapport Conférence des experts, 18 novembre 1976 (cf résumé)



Soufrière 76: quelques enseignements 30 ans après...

Date: février 2006
Partiellement publié dans: Kazasyans n°12, janvier-mars 2006, Archipel des Sciences, Lamentin, Guadeloupe.

Après trois décennies de recul, l'analyse scientifique de la crise 1975-1977 de la Soufrière comporte encore quelques bonnes parts d'inconnu. Le magma pouvait-il sortir en surface ? Quelle est l'origine exacte des quelques 15.500 séismes enregistrés sous le volcan ? Y a-t-il eu des déformations du sol ? Les analyses de gaz auraient-elles montré des signes précurseurs suffisamment tôt pour évacuer ? S'il y a une réponse évidente aux yeux des volcanologues d'aujourd'hui, c'est bien que la communauté scientifique de l'époque n'avait malheureusement pas les moyens (au sens le plus général du terme) de répondre! Et la polémique qui a fait, hélas, le tour du monde, est simplement l'une des expressions directes de ce manque de moyens. Déjà en novembre 1976, la Conférence des experts internationaux avait introduit son verdict par cette analyse prudente : « les données sont insuffisantes pour clairement contraindre les interprétations ». En effet, le Laboratoire de Physique du Globe de l'époque, n'avait ni le réseau sismologique adéquat pour localiser correctement les profondeurs de séismes, ni les capteurs de déformations nécessaires au suivi des pressions de magma (la tentative malheureuse des équipes américaines n'aura été d'aucun secours), encore moins les modèles physiques des phénomènes pour interpréter correctement les signaux enregistrés. Seules les mesures de géochimie des gaz semblaient relativement fiables (quoique comparées aux techniques actuelles, on peut en partie douter de leur validité), mais peut-on mettre en danger la vie de milliers de personnes sur base d'une seule donnée rassurante, tout en ignorant les autres plus alarmistes ? C'était probablement la seule question vraiment objective à l'époque.

La volcanologie d'observatoire, née après le terrible événement de 1902 à la Montagne Pelée (29.000 morts), a en fait réellement pris son essor « grâce » à l'éruption du St. Helens en 1980 (États-Unis), qui fut l'une des premières à être suivie avec tous les instruments de surveillance modernes. Ce volcan de près de 3000 m d'altitude n'avait pas connu d'éruption sérieuse depuis plus d'un siècle. À partir du 15 mars 1980, une activité sismique anormale apparut et alla en s'intensifiant (jusqu'à une magnitude 4.2 le 20 mars 1980). Le 27 mars 1980, les explosions phréatiques commencèrent, intermittentes, faisant fondre les glaciers du sommet et provoquant des coulées de boue. Durant cette période, on commença à mesurer des déformations anormales des flancs de la montagne, les séismes diminuèrent en nombre mais augmentèrent en magnitude, alors qu'aucun gaz magmatique n'était détecté en surface. Ces manifestations étaient ainsi assez similaires à celles observées à la Soufrière en juillet-août 1976. Début avril 1980, H. Tazieff fut consulté par les scientifiques de l'USGS et son diagnostic, après un survol du volcan en avion, fut à peu près équivalent à celui donné 4 ans plus tôt en Guadeloupe : phénomènes phréatiques mineurs et qui devraient le rester dans le futur, sans danger immédiat pour la population..., et il osa même la comparaison de « petite Soufrière ». Les autorités américaines, de nature prudente, définirent une zone d'exclusion autour du volcan, évacuant les quelques centaines d'habitants qui y vivaient. Le 18 mai 1980, un séisme de magnitude 5.1 se produisit, immédiatement suivi d'une gigantesque explosion (d'une énergie équivalente à 500 bombes atomiques), entraînant un effondrement de près de 3 km³ de roches projetées à 200 km/h, détruisant tout sur leur passage. Au total, 600 km² ont été entièrement dévastés (forêts et animaux), jusqu'à une distance de 24 km du sommet, et le volcan perdit 400 mètres de son altitude initiale. Au total 57 personnes, dont des scientifiques, trouvèrent la mort, alors qu'ils se trouvaient en limite de la zone interdite. Même si l'on avait été prudent, on avait largement sous-estimé la puissance du phénomène et donc la distance de sécurité à respecter. D'un point de vue scientifique, le phénomène avait été suivi de très près depuis le début de la crise, permettant l'accumulation de milliers de données de sismologie, déformations, gaz et photographies qui, une fois analysées, jetèrent les bases de la surveillance instrumentale des volcans. Ce fut également une leçon de prudence, et notamment sur le fait qu'il ne fallait jamais écarter l'hypothèse d'une issue magmatique, même si elle semblait très peu probable. La communauté volcanologique pensait alors « avoir tout compris », ou presque, en terme de scénarios éruptifs...

   

Mais vint l'une des erreurs les plus meurtrières de l'histoire volcanologique : le 13 novembre 1985 au Nevado del Ruiz, en Colombie, près de 25.000 habitants de la ville d'Armero sont engloutis par des lahars chauds provoqués par la fonte brutale des glaciers sur les flancs du volcan en éruption (on se souvient surtout de la mort en direct de la petite fille bloquée dans les débris). Malgré les signes précurseurs et les mises en garde de quelques volcanologues (dont F. Barberi et H. Tazieff qui étaient passés en mission quelques semaines auparavant), les autorités n'ordonnent pas l'évacuation de la ville avant la catastrophe... Dans Tazieff & Lacouture [2004], F. Barberi, l'un des membres de la commission de spécialistes internationaux qui avait eu à juger le « cas Soufrière », raconte avoir transmis l'avis de Tazieff sous forme d'un rapport aux autorités, avec des consignes de prudence, mais sans s'être assuré que les mesures recommandées allaient être appliquées. Après que les 25.000 personnes ont finalement trouvé la mort, H. Tazieff exprima son grand soulagement d'avoir « donné les indications justes »... En outre, parmi les conseillers qui avaient au contraire incité à rester et à ne pas céder à la panique, se trouvait un autre scientifique qui avait participé à la gestion de crise de la Soufrière, et qui ne voulait en aucun cas reproduire l'erreur 76 avec ses conséquences économiques dramatiques. Ainsi, les milliers de morts de Colombie ont probablement été une conséquence directe de la psychose qui régnait encore dans le monde de la volcanologie après les événements de la Soufrière, et qui a entraîné de nouvelles maladresses des scientifiques, cette fois aux lourdes et terribles conséquences.

 

On comprenait aussi que les volcans explosifs étaient décidément bien difficiles à comprendre et à surveiller. L'année suivante, H. Tazieff lança officiellement une coopération entre la France et l'Indonésie (qui compte 129 volcans actifs du même type que ceux de la Caraïbe), dont l'un des objectifs affichés était de « chercher à mieux comprendre le comportement des volcans andésitiques de façon à mieux surveiller les volcans situés dans les DOM-TOM, aux Antilles ». Ces liens avec l'Indonésie avaient été initiés dans les années 50, puis renforcés juste après les événements de 1976, lorsque l'équipe de Tazieff s'était rendue sur les volcans de Java, affirmant que seuls les volcans en activité permanente méritaient et devaient être étudiés [Tazieff, 1978]. Quinze années plus tard, je fis personnellement partie de cette aventure, puisqu'après avoir passé plusieurs années à étudier les volcans indonésiens dans le cadre de cette coopération et pendant ma thèse de doctorat, j'ai finalement mis en pratique mon expérience sur la Soufrière de Guadeloupe...

Mais le véritable retour d'expérience provient en fait de Montserrat. Après six siècles d'inactivité magmatique (il n'était même pas classé dans la liste officielle des volcans actifs du monde), de nombreuses crises sismiques et une activité fumerolienne modérée, ce volcan jumeau et voisin de la Soufrière montra des signes précurseurs à partir des années 80, suivis d'ailleurs par l'équipe de l'observatoire de Guadeloupe, à l'époque le seul correctement équipé aux Antilles pour assurer les mesures sur le terrain (sismologiques, géochimiques, déformations, ...). À partir d'avril 1992, l'activité sismique s'intensifie et c'est le 18 juillet 1995 que le volcan commença son activité de surface par une activité phréatique accompagnée d'explosions, notamment le 21 août 1995, tout à fait comparables à celles de juillet et août 1976 qu'ont connues les Basse-terriens. Mais ces explosions n'étaient cette fois que la conséquence de la lente traversée des nappes phréatiques superficielles par le magma qui atteignit la surface dès fin septembre 1995. Et en mars 1996, les premières nuées ardentes firent leur apparition. Plusieurs évacuations partielles et progressives furent ordonnées durant ces périodes (environ 15.000 personnes mobilisées), et si l'on déplore malheureusement 19 morts — uniquement des individus n'ayant pas respecté les consignes de sécurité —, cela reste globalement une grande réussite sur le plan scientifique, et sur le plan de la gestion de crise.

Les éruptions du St. Helens 1980 et de Soufriere Hills 1995-1996 correspondent en fait exactement aux hypothèses catastrophiques envisagées en 1976 pour la Soufrière de Guadeloupe. Les analyses scientifiques a posteriori des signaux enregistrés pendant la crise concluent en effet à une « éruption magmatique avortée » [Hirn & Michel, 1979 ; Feuillard et al., 1983], c'est-à-dire qu'il y aurait bien eu une intrusion de magma, provoquant les séismes et éruptions phréatiques observées, mais que la pression n'aurait pas été suffisante pour extruder le magma jusqu'à la surface. Plus récemment, l'analyse des prélèvements de sources thermales effectuées depuis 1979 a révélé une bonne compatibilité des données avec plusieurs intrusions magmatiques [Villemant et al., 2005]. Même si l'activité sismique de l'époque mériterait de nouvelles analyses approfondies, on peut aussi penser que les 15.500 séismes qui ont été observés, d'une énergie totale incomparable dans toute l'histoire récente des volcans de la Caraïbe (même Montserrat n'a pas connu de telles crises sismiques malgré la sortie du magma en 1995), sont très probablement le signe d'une intrusion magmatique.

Alors qui avait raison finalement ? Je pense personnellement que jusqu'en juillet 1976, l'analyse de la situation était assez juste : il s'agissait bien de phénomènes phréatiques superficiels, mais pouvant évoluer vers d'autres phénomènes plus graves, si le magma venait à atteindre la surface par exemple (mais aussi pour d'autres raisons que l'on n'envisageait pas à l'époque, comme un séisme régional majeur, une déstabilisation de flanc, ...). Même si les populations n'étaient apparemment soumises à aucun danger immédiat, il fallait bien surveiller l'évolution et rester très prudent. Cette opinion, émise en premier par M. Feuillard puis confirmée par H. Tazieff et enfin partagée par tous les experts, considérait les phénomènes dangereux comme possibles, peu probables pour certains, plus probables pour d'autres, mais en tout cas concrêtement pris en compte dans l'analyse du risque. La question beaucoup plus difficile à mon sens portait sur la vitesse d'évolution en cas d'aggravation des signes observables, et donc sur le delai d'anticipation pour une éventuelle évacuation. Et c'est sur ce point précis que les avis étaient confus et ont finalement divergé fondamentalement en août 1976, entre les pessimistes un peu trop alarmistes, adeptes du principe de précaution avant l'heure, et les optimistes un peu trop sûrs d'eux, confiants dans leur expérience des autres volcans. On peut sans doute dire que sur cette question, et indépendamment du degré de confiance très médiocre que l'on pouvait avoir sur les observations elles-mêmes, aucun des deux camps n'avait réellement raison. En fait, encore aujourd'hui, on ne saurait répondre avec exactitude car il s'agit d'estimation de probabilités sur l'occurrence de phénomènes dont on ne maîtrise pas tous les paramètres.

Avec le recul d'aujourd'hui, il semble tout à fait indiscutable que des erreurs de mesures ou d'interprétations ont été commises, et qui ont probablement fortement pesé sur le diagnostic respectif des deux équipes qui avaient des avis divergeants.

Sur le compte de "l'équipe Allègre", il y a les estimations successives de la teneur en verres frais dans les cendres (de 30 à 80%), effectuées à partir de début août 1976 par les pétrologues, qui se sont toutes révélées fausses après plusieurs contre-analyses dans des laboratoires extérieurs. Les résultats, arrivés en Guadeloupe fin septembre 1976, ne seront rendus publics qu'à partir du 6/10/1976 (article de Tazieff dans Le Monde). Puis les mesures de déformations, mises en place à partir de fin août par des équipes américaines, dont les résultats inquiétants ont été trop rapidement interprétés: les données analysées sur le long terme (plusieurs semaines), puis les mesures complémentaires effectuées par une équipe de l'IPG en septembre et octobre, indiquant clairement que les variations n'étaient pas liées à la pression dans le volcan mais à des phénomènes de surface (rapport de Philips du 5/10/1976).

Sur le compte de "l'équipe Tazieff", il y a l'annonce précoce de la forte improbabilité de nuées ardentes sur la Soufrière (rapport de Tazieff du 23/7/1976), ce qui fut démontré erroné par toutes les études ultérieures dès que la première carte géologique sérieuse fut disponible en 1986. Le refus de considérer l'activité sismique comme signe précurseur d'intrusion magmatique, en citant l'exemple de Montserrat... L'interprétation de l'équipe de chimie sur l'analyse des gaz qui ne pouvaient avoir une origine magmatique, fut contredite par les experts internationaux qui y ont vu au contraire la seule et unique preuve d'une origine magmatique possible de la crise (rapport du 18/11/1976). Et enfin, l'affirmation que l'activité phréatique ne pouvait entrainer d'activité magmatique dangereuse: les exemples du Mt. St. Helens en 1980, puis de Montserrat en 1995 ont prouvé le contraire. Sur la question du délai entre les premiers signes anormaux et un phénomène dangereux pour la population, il est d'abord annoncé 24 heures (lettre de Tazieff au Préfet du 29/7/1976), puis "plusieurs jours" sans plus de précision, sous-entendu "bien assez pour avoir le temps d'évacuer la zone". L'exemple du Mt. St. Helens, encore, a prouvé que le changement d'état phréatique vers magmatique pouvait être bien inférieur aux 3 jours nécessaires à l'évacuation, et parfois sans signes précurseurs détectables lorsque le volcan n'est pas surveillé intensément et depuis longtemps, comme c'était le cas à la Soufrière. Malgré ces nouveaux faits indiscutables, H. Tazieff ne reviendra jamais sur ses positions initiales.

Mais ce type d'erreurs, qui dépend de l'état de l'art, de la connaissance et des moyens disponibles à un instant donné, fait selon moi partie intégrante de la démarche scientifique. D'un point de vue "gestion de crise", le point fondamental est que les deux opinions se soient exprimées, avec leurs vérités et leurs erreurs, et que les autorités aient pu prendre une décision sur base de l'ensemble des informations et données disponibles. Il est trop simpliste de caricaturer ce débat, comme il a été fait plus tard, par une soi-disant recherche de la vérité entre scientifiques compétents ou incompétents. Il faut partir du principe scientifique presque fondamental qu'on ne connaît pas cette vérité, et dans le cas de la surveillance d'un volcan, il faut pourtant nécessairement exprimer une probabilité du danger pour que le Préfet se fasse sa propre opinion de la gravité de la situation et prenne une décision. Idem pour un soi-disant affrontement entre des scientifiques de laboratoire et d'autres de terrain ; il y avait d'ailleurs des représentants de chaque catégorie dans chacun des deux camps. De plus, l'intégration de l'approche théorique et de l'approche expérimentale est encore de nos jours au cœur des enjeux scientifiques en Sciences de la Terre. Il est regrettable que toute cette analyse scientifique complexe et délicate à formuler ait brutalement glissé vers une querelle humaine exacerbée par les fortes personnalités des deux principaux protagonistes, et largement médiatisée.

Si le grand public a gardé sur les événements de 76 une opinion presque exclusivement en faveur d'H. Tazieff, la communauté scientifique est quant à elle globalement beaucoup plus réservée. Mon analyse des arguments scientifiques en résume les principaux éléments. Si certains points sont encore sujets à discussion (par exemple, la nécessité d'être physiquement présent pendant une gestion de crise...), personnellement, je pense qu'il y a deux affirmations qu'on ne peut aujourd'hui accepter [par exemple dans Tazieff, 1976; 1978; 1994] :

  1. "la Soufrière n'est pas un volcan dangereux et n'aurait jamais mis en danger les populations". Contrairement aux informations du BRGM de l'époque qui ont servi de base au rapport du 23 juillet 1976, la réalisation de la carte géologique [Boudon et al., 1987], exigée par la commission d'experts internationaux et depuis continuellement améliorée, montre que tout comme Montserrat, la Soufrière a connu et connaîtra encore des éruptions magmatiques pouvant affecter particulièrement les zones habitées de Saint-Claude et Basse-Terre. Les exemples de la Montagne Pelée en 1902, de Saint-Vincent en 1979 et de Montserrat en 1995 (pour ne citer que les événements dans la région), doivent bien servir de référence.
  2. "les observatoires français sont inutiles, surtout aux Antilles". D'une part, on sait aujourd'hui que seul un observatoire permanent permettra de comprendre la dynamique d'un volcan, de prévoir son futur réveil et le type d'éruption qu'il engendrera, et d'autre part, même sur les volcans assoupis (par exemple la Montagne Pelée), le maintien de réseaux de surveillance instrumentaux permet d'établir des lignes de base d'observation et des développements méthodologiques dont l'utilité est maintenant bien éprouvée. En revanche il est clair que le dispositif de ces observatoires doit être minimal en dehors des crises, et renforcé dès que l'activité augmente, et que les scientifiques en responsabilités doivent avoir une bonne expérience de l'activité volcanique et des éruptions. Aujourd'hui, on ne surveille plus les volcans par une mission d'urgence sur le terrain au moment de l'apparition des premiers phénomènes de surface. On cherche plutôt à comprendre les structures internes (position de la chambre magmatique et des conduits, pressions du magma, contraintes dans la roche) et à suivre la lente évolution des systèmes magmatiques et hydrothermaux, ce qui sur ces volcans, prend des dizaines d'années d'effort continu, essentiellement en dehors des périodes éruptives.

Quelle que soit la réalité des faits, on peut tirer au moins une leçon unanime de ces événements 76 : il n'y a pas de quoi en être fier, mais pour ce qui concerne la prise en compte d'avis scientifiques multiples et contradictoires, et la façon de dialoguer avec les autorités et les médias, la communauté internationale a souvent pris la France en contre-exemple de bonne gestion de crise volcanique. Montserrat fut également un cas d'école mais à l'opposé, une expérience totalement réussie. Notamment grâce à 20 ans de recherche scientifique et d'expérience en plus, une intégration rationnelle de tous les paramètres de surveillance à disposition et de tous les avis des scientifiques, même divergents (par un système de calibration et de pondération extrêmement sophistiqué), et enfin, grâce à la communication de ce diagnostic unique par un porte-parole aux autorités et médias. Que les guadeloupéens se rassurent, la France a bénéficié de toutes ces avancées (elle y a même participé pleinement) et l'observatoire actuel est l'un des mieux équipés au monde. Le prochain diagnostic de la Soufrière aura donc beaucoup moins d'inconnues qu'en 1976, et les autorités pourront décider des actions à prendre avec plus de sérénité.

Mais indépendamment des aspects techniques, il faut aussi établir une profonde relation de confiance entre la population, les scientifiques et les autorités qui prendront les décisions, car même si la Science et les méthodes de surveillance ont radicalement évolué en 30 ans, l'histoire de la volcanologie démontre que pour sauvegarder les vies, il faut savoir accepter une évacuation par précaution, que certains qualifieront pourtant (et à tort) d'inutile. Et ceci ne pourra se faire que s'il y a une parfaite compréhension des risques potentiels par tous les acteurs de la crise (et en matière de risques majeurs, la population est inévitablement actrice elle aussi). Après les deux erreurs meurtrières de 1902 et 1985 (54.000 vies perdues au total), il semble totalement déraisonnable de risquer d'autres vies sur base de quelques hypothèses peu fiables ou trop audacieuses. En revanche, il paraît clair que pour affiner le diagnostic et de moins en moins « se tromper » à l'avenir, il faut aller plus loin dans la connaissance des phénomènes volcaniques, et dans la fiabilité des instruments de surveillance. C'est bien dans cette direction que se concentrent tous les efforts des scientifiques.

Dr. François Beauducel
Directeur et Responsable Scientifique de l'Observatoire Volcanologique et Sismologique de Guadeloupe [2001-2007].



Bibliographie

Ci-dessous les différents ouvrages (mémoires, essais sociologiques ou historiques, rapports, romans) autour ou mentionnant les événements de 1976. Pour les références scientifiques, voir la liste suivante.

et quelques documents divers sur Internet (dont des réactions à cette page):

Quelques perles relevées dans la presse...

François LE GUERN, au bord du Tarissan, le 22 août 1976 : « Ça commence à ressembler à un volcan! »
Katia D. KAUPP, Le Nouvel Observateur, 30 août 1976.

Haroun TAZIEFF, sur son lit d'hôpital à Pointe-à-Pitre, le 30 août 1976 : « Je n'en reviens pas d'être revenu! »
Anne PISTOLESI, Radio Jumbo, 30 août 1976.

« À défaut d'être très précis sur ce qui se passe dans les entrailles du volcan, les spécialistes croient assez bien savoir ce qu'il y a dans la tête de leurs collègues. Si la volcanologie est en panne, la psychologie progresse. »
Alain STRANG, Paris Match, n°1425, 18 septembre 1976.

Un gendarme sur la route de la Soufrière et s'adressant à des journalistes : « Interdit de monter plus haut! Seuls les sismographes ont le droit de passer. »
Paul DREYFUS, quotidien, 26 novembre 1976.

Remerciements

Les enregistrements audios (sur cassette!) ainsi que la plupart des France-Antilles ont été conservés par M. Claude Roussel-Dupré. Les autres documents ont été précieusement archivés et généreusement fournis par Mme Micheline Dietlin (revue de presse de la préfecture), Mme Pascale Besson (les extraits du Monde) et M. Georges Jobert (ancien directeur de l'IPGP).

Génuflexion devant Tutup pour sa relecture attentive et merci à de nombreuses personnes pour leurs encouragements.

Commentaires/Avis des lecteurs

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Georges Jobert, 18 avril 2007

Cher Collègue,
Je viens de découvrir votre document rassemblant les données sur la crise de 1976. On ne peut que vous féliciter d'avoir entrepris ce travail, dont l'utilité est évidente.
En tant que participant direct à l'histoire, je souhaiterais vous faire part de quelques remarques

Cordialement

Patrick Saint-Martin, 3 octobre 2012

Bravo M. Beauducel pour cette compilation et la chronologie des faits. Que de souvenirs qui remontent en lisant ce récit !
Dommage que votre site ne soit pas plus mis en valeur, rendu plus accessible notamment aux collégiens, lycéens et étudiants de Guadeloupe.
Un dernier regret, sur un document manquant : le plan Orsec volcan tel qu’il existait à l’époque.
Merci encore pour ce formidable travail qui gagnerait à intégrer le Patrimoine culturel guadeloupéen et scientifique français.

T. Rex, 4 octobre 2012

Félicitations pour ce magnifique travail, intelligent, très documenté et d'une grande objectivité, que l'on peut donner comme exemple d'une vraie démarche scientifique. Je vous livre quelques réflexions "épidermiques" que m'inspire votre travail :

Michel Desbordes, 10 novembre 2013

Cher Collègue,

J'ai lu avec grand intérêt votre article "Point de vue sur la Soufrière 1976", très bien documenté et argumenté. Professeur honoraire en hydrologie à l'Université Montpellier 2, j'ai côtoyé pendant de nombreuses années, "au bâtiment 22" de l'Université, nombre de géologues "hauts en couleurs" comme Avias, Mattauer, Lancelot, Nicolas, Machetel, etc... dont les joutes permanentes constituaient autant d'occasions de distraction dans un environnement plutôt rébarbatif (campus à l'architecture militaire datant de 1963). Cette "affaire de la Soufrière" fut pour certains d'entre nous, au tempérament un rien frondeur, une véritable bénédiction. Je me souviens, en particulier, lors de la condamnation de Mattauer en 1980 ou 1981, que nous avions photocopié le jugement du tribunal administratif de Montpellier à son endroit avec le titre "La tectonique des claques ou la dérive des incontinents" et que nous l'avions affiché dans l'un des couloirs du bâtiment 22. Pendant plus d'une semaine, nous remplacions l'affiche arrachée chaque jour jusqu'à ce que nous ayons mentionné que si elle disparaissait encore nous en couvririons le campus. Amusement de potache j'en conviens mais qui nous défoulait d'une ambiance particulièrement malsaine que j'ai eu finalement loisir de quitter en 2000 en rejoignant la Maison des Sciences de l'Eau dont j'avais eu la charge de la construction pour l'Université Montpellier 2. L'histoire de la géologie montpelliéraine mériterait un livre de mémoires dont le titre pourrait être: "Il y en aura pour tout le monde", mais l'époque procédurière n'incite pas à l'aventure. Et que dire des velléités politiques d'Allègre dans la région Languedoc-Roussillon....Mais ceci est une autre histoire.

Cordialement