Un article récemment publié dans Nature Sustainability avance qu’une plus grande visibilité accordée à la recherche rigoureuse sur l’eau en Afrique peut renforcer la diplomatie fondée sur les données scientifiques et faciliter la résolution des conflits transfrontaliers en cours liés à l’eau. Cette approche contraste avec le recours fréquent des gouvernements africains à des cabinets de conseil, qui peinent souvent à appréhender les interactions hydroclimatiques complexes et à long terme des bassins fluviaux dans un contexte de changement climatique rapide. Cette dépendance a fragilisé les négociations sur les ressources transfrontalières et porté les tensions géopolitiques à des niveaux alarmants.
L’article, intitulé « African water research beyond the narratives of conflict and scarcity » (« La recherche africaine sur l’eau au-delà des récits de conflit et de pénurie »), examine la manière dont la publication scientifique façonne les données probantes dont disposent les gouvernements, les négociateurs et les organisations internationales chargés de gérer les ressources en eau partagées. Les auteurs concluent que lorsque les travaux ancrés dans les réalités locales et reproductibles sont sous-représentés dans les revues influentes, les décideurs peuvent être amenés à s’appuyer davantage sur des cabinets de conseil externes ou des organisations de plaidoyer plutôt que sur des résultats scientifiques transparents et évalués par les pairs. Cette approche privilégie fréquemment les bénéfices à court terme de l’hydroélectricité ou alerte sur les pertes en eau, sans quantifier les conséquences des incertitudes hydroclimatiques à long terme sur ces ressources. L’auteur estime que la marginalisation de ces incertitudes constitue le principal facteur à l’origine du sentiment de menace existentielle au sein des populations de ces bassins très peuplés.
Les revues scientifiques peuvent contribuer à la paix autour de l’eau
« Les récits de guerres de l’eau ne sont pas alimentés par l’insuffisance des volumes disponibles, mais par les incertitudes liées aux fluctuations climatiques en cours », explique Essam Heggy, professeur associé à l’Institut de physique du globe de Paris (IPGP) et auteur principal de l’étude. « Garantir la visibilité d’une recherche rigoureuse sur l’eau en Afrique dans les grandes revues renforce le socle scientifique des négociations transfrontalières, des médiations et d’une coopération régionale concrète à long terme. »
L’ Afrique compte 63 bassins fluviaux transfrontaliers dont dépendent plus d’un milliard de personnes. Ces cours d’eau partagés — notamment le Nil, le Congo, le Niger et le Zambèze — couvrent environ 62 % de la superficie du continent et concentrent près de 90 % de ses ressources en eau douce de surface. Pourtant, seuls 29 % de ces bassins sont régis par des accords formels. Une coopération éclairée par la science devient donc de plus en plus essentielle à mesure que le changement climatique, la croissance démographique et le développement économique accentuent la pression sur les ressources en eau partagées.
Dépasser les récits de conflit
L’équipe de recherche souligne que les médias internationaux et les débats politiques présentent fréquemment les ressources en eau africaines sous l’angle de la pénurie et d’un conflit inévitable, tout en accordant comparativement moins d’attention aux solutions scientifiques conçues localement et aux exemples réussis de coopération régionale. Selon l’étude, ce déséquilibre se retrouve dans l’édition scientifique : les recherches consacrées à l’Afrique rencontrent davantage de difficultés à accéder aux revues à forte visibilité, malgré leur importance pour comprendre l’évolution de l’hydroclimat mondial, l’hydrologie locale et les réalités de la gouvernance régionale dans des bassins fluviaux très peuplés. Les auteurs estiment qu’un engagement éditorial accru envers les recherches scientifiquement rigoureuses consacrées à l’Afrique renforcerait — et n’abaisserait pas — les normes de preuve qui éclairent la politique internationale de l’eau et les négociations en cours visant à endiguer la montée des conflits. L’article relève également que des dynamiques similaires se manifestent dans d’autres régions confrontées à des enjeux complexes de gestion transfrontalière de l’eau, notamment au Moyen-Orient et en Asie. Les recommandations formulées sont donc largement pertinentes pour la diplomatie mondiale de l’eau.
La science, fondement de la diplomatie
Plutôt que de préconiser un traitement préférentiel dans l’édition scientifique, les auteurs proposent plusieurs réformes visant à améliorer le corpus scientifique sur lequel repose la gouvernance des eaux transfrontalières.
Ils recommandent notamment d’encourager la publication d’études axées sur les solutions et évaluant des options concrètes de gouvernance, de renforcer le soutien à la recherche reproductible fondée sur des observations in situ et des jeux de données en libre accès, d’élargir l’expertise éditoriale dans le domaine des sciences de l’eau en Afrique et de reconnaître les échanges techniques postérieurs à la publication comme une composante importante du progrès scientifique.
Les chercheurs estiment que ces mesures amélioreraient à la fois la qualité scientifique et la prise de décision internationale, en rendant plus facilement accessibles des données locales robustes lors des négociations sur les ressources en eau partagées.
Une priorité mondiale croissante
Alors que la variabilité climatique accroît la pression sur les systèmes d’eau douce à l’échelle mondiale, les auteurs soutiennent que l’édition scientifique joue un rôle de plus en plus important dans la prévention des conflits internationaux. « La diplomatie fondée sur les données probantes dépend de la science », déclare Heggy. « Lorsque les revues contribuent à intégrer une science locale robuste et reproductible dans les débats mondiaux, elles créent des conditions plus favorables à la mise en place d’un cadre de coopération concret avant que les différends ne se transforment en crises. » Les auteurs concluent que renforcer la visibilité des sciences de l’eau en Afrique profiterait non seulement aux chercheurs, mais aussi aux gouvernements, aux organisations internationales et aux communautés qui œuvrent à une gestion pacifique, fondée sur les données scientifiques, des ressources en eau partagées en Afrique et dans les pays du Sud, dans un contexte d’évolution rapide du climat mondial.
L’engagement de l’IPGP : les géosciences au service de la planète
Cet article invité est issu d’échanges entre des experts réunis lors d’une session consacrée aux innovations dans la gestion des ressources en eau transfrontalières, organisée par les National Academies of Sciences, Engineering, and Medicine des États-Unis pendant le congrès d’automne de l’American Geophysical Union, dont cette publication est l’aboutissement. Les résultats ont également été présentés au début du mois de juillet 2026 lors de l’International Conference on African Rivers (ICAR 2026), organisée au Maroc. Pour l’IPGP, cette publication démontre sans équivoque le rôle indispensable des géosciences au service des sociétés confrontées à des défis croissants en matière d’eau et d’énergie. Face aux incertitudes croissantes quant à l’avenir des ressources en eau en Afrique, les initiatives de développement et les actions caritatives ne suffiront pas à elles seules. Des solutions durables ne pourront être obtenues que grâce à des avancées scientifiques viables, que les universités sont particulièrement bien placées pour soutenir.
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Publication : Heggy, E., You, J., Abotalib, A. Z., Fouad, S. S., & Ramah, M. (2026). African water research beyond the narratives of conflict and scarcity. Nature Sustainability.