Citoyen / Grand public
Chercheur
Étudiant / Futur étudiant
Entreprise
Partenaire public
Journaliste
Enseignant / Elève

L’avalanche de Blatten: une mobilité anormale ?

Le 28 mai 2025, environ 9,3 millions de mètres cubes de roche et de glace se sont effondrés au-dessus du village suisse de Blatten, détruisant une partie de la commune et causant la mort d’une personne. En combinant les vibrations enregistrées par les sismomètres, les changements de topographie, l’étude des dépôts et des simulations numériques réalisées notamment à l’Institut de physique du globe de Paris, une équipe internationale a reconstitué l’événement depuis ses premiers signes d’instabilité jusqu’à son dépôt final. Les résultats montrent que la mobilité exceptionnelle de l’avalanche ne peut être expliquée sans une forte diminution de sa friction effective au cours de l’écoulement. Cette question dépasse largement le seul cas de Blatten : fin août 2026, un effondrement associant à nouveau roche et glace dans l’Himalaya, à la frontière entre le Népal et le Tibet, a évolué en une cascade de processus impliquant érosion, entraînement de matériaux et crue, avec des conséquences humaines dramatiques. Comprendre comment ces masses deviennent extrêmement mobiles et se transforment au cours de leur propagation constitue ainsi un enjeu majeur pour l’évaluation des risques en haute montagne.

L’avalanche de Blatten:  une mobilité anormale ?

Date de publication : 07/09/2026

Recherche

Deux semaines d’instabilité avant l’effondrement

La catastrophe du 28 mai a été précédée de plus de deux semaines d’activité croissante. Des chutes de blocs provenant du Kleines Nesthorn, situé environ 600 mètres au-dessus du glacier de Birch, ont progressivement accumulé plusieurs millions de mètres cubes de matériaux sur la glace. Face à cette intensification, les quelque 300 habitants de Blatten avaient été évacués avant l’effondrement principal.

Cette séquence a été enregistrée en continu par une station sismologique située à environ cinq kilomètres du site. Grâce à une méthode d’apprentissage automatique capable de regrouper les signaux présentant des caractéristiques similaires, les scientifiques ont identifié environ 700 événements précurseurs.

Deux grandes familles ont pu être distinguées : des chutes de blocs provenant de la paroi rocheuse et de petites avalanches mêlant la glace du glacier aux débris déjà déposés à sa surface. L’analyse montre que ces événements sont devenus de plus en plus fréquents à l’approche de la catastrophe. Pour certains d’entre eux, leur volume a également augmenté.

En comparant l’énergie et la durée des signaux sismiques avec des simulations d’écoulement, l’équipe a pu estimer leur origine, leur volume et leur mobilité. Cette méthode indique qu’environ 3,5 à 4 millions de mètres cubes de roche avaient déjà été mobilisés avant l’effondrement principal, une estimation cohérente avec les changements de relief mesurés après l’événement.

Reconstituer l’avalanche à partir des vibrations du sol

L’effondrement principal a généré des vibrations enregistrées à plusieurs centaines de kilomètres. Les chercheurs ont utilisé les signaux de longue période mesurés par plusieurs stations sismologiques pour retrouver les forces exercées par l’avalanche sur le sol. Ces forces renseignent directement sur les accélérations et les ralentissements de son centre de masse.

L’événement, qui s’est déroulé en une centaine de secondes, a ainsi pu être décomposé en plusieurs phases : le détachement et l’accélération initiale, le passage dans une gorge étroite, la collision avec le fond de la vallée et le versant opposé, puis la redistribution et le dépôt progressif des matériaux.

Cette reconstruction permet d’aller au-delà de la seule observation du dépôt final. Elle révèle la manière dont l’avalanche a accéléré, changé de direction, subi des impacts contre la topographie puis ralenti avant de s’immobiliser.

Une friction beaucoup plus faible que pour une avalanche rocheuse sèche

Les chercheurs de l’IPGP ont utilisé le modèle numérique SHALTOP pour simuler le déplacement de la masse de roche et de glace sur la topographie complexe de la vallée. Ce modèle décrit l’écoulement sous la forme d’une couche de matériau dont le mouvement dépend notamment de la pente, du relief et de la friction.

Les simulations ont été confrontées à deux types d’observations indépendantes : l’étendue et l’épaisseur des dépôts mesurées après l’événement, et l’évolution des forces reconstruites à partir des signaux sismiques.

Les lois de friction habituellement utilisées pour représenter les grandes avalanches rocheuses sèches ne permettent pas de reproduire correctement la distance parcourue et la répartition des dépôts. Les meilleurs résultats sont obtenus lorsque la friction effective varie au cours de l’écoulement et atteint des valeurs extrêmement faibles pendant certaines phases critiques.

Cette friction effective ne correspond toutefois pas à la mesure directe d’un mécanisme physique unique. Elle représente l’effet combiné, à l’échelle de l’ensemble de l’avalanche, des différents processus qui favorisent ou freinent son mouvement.

Le rôle probable de la glace, de l’eau et de la fragmentation

L’avalanche contenait environ trois millions de mètres cubes de glace. Les interactions entre la roche et la glace ont donc probablement joué un rôle important dans sa forte mobilité. Mais la présence de glace ne suffit pas, à elle seule, à expliquer la dynamique et la distribution complexe des dépôts.

La fragmentation intense des roches lors des impacts, la production possible d’eau par fusion de la glace et le développement de fortes pressions d’eau entre les grains ont également pu réduire la résistance au mouvement.

Les observations de terrain montrent que certaines parties du dépôt étaient gorgées d’eau peu après l’événement. Les échantillons analysés contiennent en outre une proportion importante de particules fines et présentent une faible perméabilité. Ces caractéristiques auraient pu ralentir l’évacuation de l’eau et maintenir temporairement des pressions élevées au sein du matériau, le rendant presque aussi fluide que de l’eau.

Ces résultats sont compatibles avec un affaiblissement de la résistance au mouvement facilité par l’eau, mais ils ne permettent pas de déterminer précisément la part respective de la glace, de la fragmentation, de la fusion et des pressions d’eau. L’un des principaux résultats de l’étude est justement de montrer qu’un affaiblissement très important s’est produit, tout en distinguant cette conclusion robuste des mécanismes physiques qui restent encore à préciser.

La contribution de la France dans ce travail a porté en particulier sur i) la modélisation numérique de l’avalanche avec le modèle SHALTOP, ii) l’exploration des différentes lois de friction et la comparaison quantitative entre les simulations, les dépôts observés et les forces obtenues à partir des données sismiques et iii) sur l’analyse de précurseurs depuis les signaux sismologiques.   Cette combinaison entre sismologie, télédétection et modélisation permet de ne plus juger une simulation uniquement sur la forme finale du dépôt. Elle teste également si le modèle reproduit correctement la dynamique de l’avalanche pendant son déplacement. 

Dans un contexte de recul des glaciers et de dégradation du pergélisol, les événements associant roche, glace et eau pourraient devenir plus fréquents dans les régions de haute montagne. L’approche développée pour Blatten fournit ainsi un cadre reproductible pour mieux comprendre leur mobilité et améliorer l’évaluation des zones susceptibles d’être atteintes.

Dans un contexte de recul des glaciers et de dégradation du pergélisol, les événements associant roche, glace et eau pourraient devenir plus fréquents dans les régions de haute montagne. L’approche développée pour Blatten fournit ainsi un cadre reproductible pour mieux comprendre leur mobilité et améliorer l’évaluation des zones susceptibles d’être atteintes.

La catastrophe survenue le 26 août 2026 à la frontière entre le Népal et le Tibet en rappelle brutalement les enjeux. Un effondrement associant roche et glace s’est propagé dans une vallée encaissée, en érodant et entraînant de grandes quantités de matériaux avant d’interagir avec le réseau hydrographique et de générer une crue extrêmement destructrice chargée en sédiments. Le bilan humain, encore provisoire, est considérable. Si cet événement diffère de celui de Blatten par son ampleur, sa géométrie et son évolution en crue, il pose plusieurs des mêmes questions fondamentales : comment la présence de glace et d’eau modifie-t-elle la mobilité d’une masse en mouvement ? Quel rôle joue l’érosion du fond des vallées dans son amplification ? Et comment relier les signaux sismiques enregistrés à distance à la dynamique réelle de ces cascades d’événements ?

Les outils combinant sismologie, imagerie satellitaire et modélisation numérique utilisés pour étudier Blatten peuvent précisément contribuer à répondre à ces questions. Ils sont aujourd’hui mobilisés à l’IPGP pour analyser l’événement du Népal-Tibet et, à terme, mieux comprendre et anticiper ces cascades de processus qui peuvent transformer un effondrement localisé en une catastrophe affectant des vallées situées plusieurs dizaines de kilomètres en aval.



Références:

Jiahui Kang, Antoine Lucas, Anne Mangeney, Johan Gaume, Kate Allstadt, Clément Hibert, Liam Toney, Hervé Vicari, Michael Dietze, Mylène Jacquemart, Marc Peruzzetto, Lars Blatny, Michael L. Kyburz, Joachim Rimpot, Daniel Farinotti, and Fabian Walter. Frictional weakening in the highly mobile 2025 Blatten rock and ice avalanche in Switzerland. Communications Earth & Environment, 2026. https://doi.org/10.1038/s43247-026-03983-1

Figure Népal-Tibet: Simulation numérique de l’avalanche glace-sol du Népal 2026 (IPGP…) 

Figure Blatter: Reconstruction de la dynamique de l’avalanche du Blatten par simulation numérique analyse des signaux sismologiques de l’évènement et reconstruction de la topographie depuis des données spatiales et aériennes.

Dernières actualités
Les komatiites révèlent que l’eau de surface de la Terre a atteint le manteau profond il y a plus de 3,6 milliards d’années
Les komatiites révèlent que l’eau de surface de la Terre a atteint le manteau profond il y a plus de 3,6 milliards d’années
Une nouvelle étude dirigée par le Dr Zheng-Yu Long et le Pr Frédéric Moynier, chercheurs à l’Institut de physique du globe de Paris (IPGP/Université P...
Les satellites révèlent des dommages irréversibles dans un aquifère majeur de Californie
Les satellites révèlent des dommages irréversibles dans un aquifère majeur de Californie
Une étude publiée dans PNAS, à laquelle ont contribué Kristel Chanard, Manon Dalaison et Jean-Philippe Avouac, de l'Institut de physique du globe de P...
La recherche universitaire : un levier essentiel pour relever le défi de l’eau en Afrique... et ailleurs !
La recherche universitaire : un levier essentiel pour relever le défi de l’eau en Afrique... et ailleurs !
Une nouvelle publication dans Nature Sustainability, à laquelle a contribué Essam Heggy (enseignant-chercheur à l'IPGP), montre qu’un soutien accru, a...
Un nouvel indice isotopique révèle l’origine de l’astéroïde responsable de l’extinction des dinosaures
Un nouvel indice isotopique révèle l’origine de l’astéroïde responsable de l’extinction des dinosaures
Une étude menée par Georgy V. Makhatadze, post-doctorant à l’Institut de physique du globe de Paris (Université Paris Cité / CNRS) sous la supervision...